Simon Critchley

BOWIE, philosophie intime (La Découverte, 2014)

Mise à jour le 28 août 2015.

Simon Critchley : BOWIE, philosophie intime (La Découverte, 2014)

L'une des grandes coutumes journalistiques consiste à dire : «c'est le meilleur album d'untel depuis le titre lambda.» Allons-y franco, BOWIE, philosophie intime de l'anglais Simon Critchley est le meilleur bouquin sur l'oeuvre de Bowie depuis David Bowie de feu Gilles Verlant aux éditions Albin Michel / Rock & Folk de 1983. C'est un pur plaisir "à trois" : le sujet Bowie ; l'auteur Critchley ; le lecteur.

Pas de bio de Bowie ici, on en sait bien assez sur l'homme qui vit désormais en retrait du bruit médiatique. Il est essentiellement présent par ses textes cités en abondance, étudiés à la loupe, sans non plus faire dans la dissection exhaustive, heureusement. Tous ses albums sont abordés, des premiers succès à The Next Day. Le titre « Reflektor » d'Arcade Fire de 2013 est même mentionné, la voix de Bowie y figurant. Le tout glisse grâce à une approche thématique et à une traduction française impeccable par Marc Saint-Upéry.

Simon Critchley se place explicitement en philosophe et en fan. C'est toute l'intimité du titre, autant celle de Bowie à travers ses textes que celle de l'auteur du livre. Ce dernier ne nous donne pas la leçon en maître auto-suffisant. Il écrit son propre ressenti subjectif à commencer par sa découverte en 1972, dans Top Of The Pops à la BBC, de la créature « aux cheveux orange, vêtue d'une combinaison de félin [qui] passa son bras avec une nonchalance voluptueuse autour des épaules de Mick Ronson ». Puis sur disque avec « Sufragette City » : « La pure excitation corporelle produite par cet objet sonore était presque insupportable. Comment définir cette sensation ? C'était... sexuel, tout simplement ». Le philosophe et le fan cohabitent avec distanciation, analysant paroles, procédés littéraires et musiques pour structurer les concepts : authenticité, théâtralité, réalité, décadence... Le niveau de conscience est placé très haut et invite à relire certains passages. Le texte se dévore et nous éblouit au point d'en arrêter la lecture à la fin d'un chapitre pour faire durer le plaisir pour les jours suivants.

Cela coule de source, chaque lecteur a sa propre vision de Bowie et regrettera l'absence d'un de ses titres favoris ou trop de place faite à un album moins apprécié. Exemples : la chanson « Letter To Hermione » sur Space Oddity de 1969 n'est pas évoquée, alors qu'elle fut écrite suite à la rupture de David Bowie d'avec Hermione Farthingale... Trop intime peut-être. Critchley nous convainc de réécouter Diamond Dogs, qu'il adore, exposant brillamment ses qualités littéraires et sa portée philosophique, mais rien à faire, cet album ne nous paraît pas musicalement réussi. A l'inverse, l'auteur avoue presque honteusement n'être jamais parvenu à apprécier Earthling, qui est considéré comme un album majeur par beaucoup d'adeptes de Bowie. Toutefois l'accord peut être parfait. Simon Critchley donne la place qu'il faut à « 5:15 The Angels Have Gone » l'une des plus belles récentes compositions de Bowie, paru sur Heathen en 2002. « 5:15 The Angels Have Gone » bénéficie de six pages au chapitre « Désir et nostalgie ».

Les concepts philosophiques sont amenés avec puissance. Simon Critchley écrit : «Si je n'avais qu'une seule véritable pensée sur Bowie, ce serait que son art incarne lui aussi un tel pas en avant. Il nous libère d'une civilisation pétrifiée et agonisante. On ne peut rien faire pour réparer une maison qui est en train de glisser d'une falaise. En ce sens, la dystopie de Bowie est elle aussi utopique ». L'idée d'une réalité illusoire est l'un des concepts clés qui se dégagent. On touche aux limites d'appréciation de chacun. Critchley évoque une seule fois l'initiation de Bowie au bouddhisme sans creuser. C'est pourtant potentiellement la perspective la plus sûre pour se départir de considérations oiseuses, en particulier l'idée d'un Bowie "postphilosophique". Certes, la civilisation occidentale agonise, mais la pensée hindoue tiendra toujours sur ses fondations millénaires. Le tantra yoga propose justement que le réel, l'univers entier, soient considérés comme une immense fantasmagorie. Qu'importe, BOWIE, philosophie intime est une lecture plus qu'agréable puisqu'elle conduit à la méditation. (

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© Eric Deshayes - neospheres.free.fr