VOLUME ! : autour des musiques populaires (vol.6 1/2)

Géographie, musique et postcolonialisme (Editions Mélanie Séteun, 2008)

COPYRIGHT VOLUME ! : autour des musiques populaires : Géographie, musique et postcolonialisme (Editions Mélanie Séteun, 2008)

En étant un brin facétieux, on pourrait arguer que la revue Copyright Volume! s'emploie depuis 2002 à donner des couleurs à la littérature grise en musicologie.  Cette littérature serait "grise" parce que savante. Elle est ici lumineuse et toute en nuances, particulièrement dans ce numéro double où chaque article aiguise l'esprit critique quant à notre façon de vivre et d'écouter la musique, la lecture de Copyright Volume! étant elle-même aussi divertissante pour les neurones (voire nettement plus) que celle d'un magazine musical.

Ce numéro double prend pour belle charnière centrale la "Lettre ouverte sur les musiques noires" de Philippe Tagg, édité à l'origine en 1987 et pour la première fois traduite et publiée en français. Philippe Tagg y exprimait alors son irritation à voir employer les catégories "musique noire", "musique afro-américaine" et par extension les autres catégories basées sur une hypothétique couleur de peau. Allant beaucoup plus loin que la simple colère, déjà salvatrice, il démontrait par un argumentaire d'une érudition étourdissante et multi-facettes les fondements proprement intenables d'un tel vocabulaire. En réponse et commentaires à cette lettre ouverte, trente ans plus tard, Gérôme Guibert signe l'article "De l'originalité du travail de Philip Tagg", replaçant cette lettre dans un contexte où ce pionnier des popular music studies voyait ses efforts récompensés mais s'inquiétait alors du danger de l'emploi de ces terminologies simplistes. Selon Gérôme Guibert, le message ne passa pas partout, en particulier en France : "A peine se questionnait-on sur la pertinence du terme "rock" (...)". L'approche scientifique du fait social et esthétique musical met ainsi en évidence de nombreuses chausses-trappes. Le conséquent dossier "Géographie, musique et postcolonisalisme" en découvre plus d'une. Entre les structures politiques et culturelles héritées de l'époque coloniale, le besoin d'authenticité et de dépaysement des "consommateurs", et la classification par Etats-nations de musiques du monde dans certaines collections (Ocora en l'occurence), les musiques issues de disporas, l'hybridation, les métissages, jusqu'à la naissance de la trance goa, aux sources orientales beaucoup plus imaginaires et désirées que réelles, l'intérêt pour "l'autre" est rarement exempt de scories impérialistes, tout comme les effets de la mondialisation sont aussi complexes qu'inéluctables. Ainsi, la plupart des musiques traditionnelles dites "authentiques" et "pures", sont le fruit de nombreuses influences croisées. De même que le mélomane revendiquant un retour aux sources en se plongeant dans la redécouverte du blues se tourne en fait vers un style lui-même très hybride.

Hors dossier, mais s'y rattachant presque inévitablement d'autres articles prolongent la réflexion. Chez le consommateur occidental le désir de distinction, d'autre chose, joue avec force, comme on peut le voir, même si ce n'est pas son propos central, dans l'article de Benoît Delaune sur Nurse With Wound et sa fameuse "NWW list", un name dropping engendrant une certaine forme d'élitisme. Le groupe de non-musiciens joue de références et d'autodérision (par métalepse notamment) en choisissant pour terrains ceux très prompts à la glose et à la connotation que sont la musique contemporaine et les tendances expérimentales du "rock". Autre texte, celui de Jedediah Sklower (par ailleurs auteur de Free Jazz, la catastrophe féconde) sur la progressive découverte d'Albert Ayler en France, une somme quasi définitive sur la question. L'article montre, entre autres, que les critiques de jazz eux-mêmes s'étripèrent et souvent calquèrent sur la musique du saxophoniste à barbe blanche beaucoup plus, ou bien autre chose, que ce qu'il voulait faire entendre : un message universel et pas spécifiquement un message politique de tendance "black power".

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© Eric Deshayes - neospheres.free.fr