Etienne O'Leary

Musiques de films 1966-1968 (Tenzier, 2010)

Etienne O'Leary : Musiques de films 1966-1968 (Tenzier, 2010)

Ce n'est pas tellement par la plate définition de cinéaste expérimental que l'on peut présenter Etienne O'Leary. Parlons plutôt d'un être expérimentant une manière de vivre et de créer à l'instar de nombre de ses congénères des "années 68", tels Pierre Clementi (qui apparaît dans ses films), Jean-Pierre Bouyxou* (à qui il a donné l'envie de faire des films), Marc'O, Jean-Jacques Lebel... Québécois, Etienne O'Leary est à Paris en ces années et réalise trois films de court et moyen métrage : Day Tripper, Homeo et Chromo Sud. Sans être tout à fait oniriques ses films possèdent l'étrangeté des rêves. O'Leary procède par collages et surimpressions de plans souvent très courts. L'effet kaléidoscopique est parfois employé, il y a bien du psychédélisme là-dedans. Vues urbaines ou bucoliques, scènes de la vie quotidienne et intime se succèdent sans logique narrative définie. Les images n'en sont que plus fortes, car elles mettent notre cerveau à l'épreuve. Sans doute d'ailleurs ces images non classées ressurgiront comme des souvenirs plusieurs semaines après leur visionnage.

Il n'y a pas de prise de son directe. Les musiques ont été élaborées séparément par Etienne O'Leary. Elles sont pour la première fois publiées sur disque et peuvent ainsi avoir leur vie propre, non seulement parce qu'elles ne sont pas synchronisées avec les films, mais aussi parce qu'elles proposent des séquences plus longues semblant raconter d'autres histoires, et ce en employant un matériau moins disparate. Les collages sonores façon "musique concrète" intègrent des sifflements électroniques, des bandes magnétiques retravaillées et, pour Day Tripper, quelques extraits de hits des sixties. Sur Homeo, un orgue électrique (à moins que ce ne soit un harmonium) installe une ambiance plaintive et répétitive pendant plusieurs minutes. Quant à Chromo Sud, elle est la pièce maîtresse du disque justement parce qu'elle possède une mystérieuse force narrative. Dans une atmosphère faite de sonorités industrielles l'orgue lancinant intervient à nouveau, ainsi qu'une voix masculine enregistrée par un micro volontairement déformant, voix transformée encore par manipulations de bandes. L'histoire qui nous est racontée est cryptée, fantômatique. La musique (très) expérimentale d'Etienne O'Leary donne vie à un théâtre sonore énigmatique. On cherche les clés dans notre mémoire subjective : Nico s'accompagnant à l'harmonium sur l'album The End, les vrilles électroacoustiques de Bernard Parmegiani, la fiction radiophonique La Guerre des Mondes réalisée par Orson Welles en 1938... Ces clés ouvrent bien des portes, peut-être entre-t-on alors dans un autre état de conscience.

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