Jedediah SKLOWER

FREE JAZZ, LA CATASTROPHE FÉCONDE. Une histoire du monde éclaté du jazz en France (1960-1982) (L'Harmattan, collection Musiques et champ social, 2007).

Free Jazz, la catastrophe féconde. Une histoire du monde éclaté du jazz en France (1960-1982)

Cet ouvrage sur le free jazz en France, signé par Jedediah Sklower, thésard à la Sorbonne-Nouvelle, est publié dans la collection "Musiques et champ social" chez L'Harmattan. On se place ici sur le terrain de la recherche historique universitaire pure et dure. Il s'agit en fait, même si cela n'est pas très explicitement annoncé, de son mémoire de DEA, publié tel quel semble-t-il. La méthode historique est à l'œuvre, dans la structure de l'ouvrage et dans l'usage de notes de bas de pages riches et abondantes. Le titre du livre "la catastrophe féconde" fait écho à une déclaration que Jean Cocteau fit lors d'un spectacle de "jazz" en 1918 au Casino de Paris : “nous voyons danser sur cet ouragan de rythmes et de tambours une sorte de catastrophe apprivoisée".

Une première partie au titre très explicite, "Le Jazz en France et les sciences sociales : états des lieux", fait le point sur les acquis de la recherche, très utile pour avoir connaissance des récentes recherches, essentiellement dans les domaines de l'histoire, de la sociologie et de l'anthropologie. Très utile car il permet d'avoir un grand nombre de références de la littérature grise et plus "grand public" pour parfaire ses connaissances sur le jazz en France, pays qui fut, dès les origines, une terre d'accueil pour les musiciens afro-américains. Jedediah Sklower mène un examen critique de ces différentes recherches, repérant les orientations les plus intéressantes et les points faibles des travaux de ses prédécesseurs. La critique est objective, constructive et rigoureuse. Les règles scientifiques sont employées. Pas de cadeau pour ses pairs, l'essentiel est de servir la science, aussi molle soit-elle. Ainsi, Vincent Cotro et son ouvrage Chants libres (l'une des grandes références concernant le free jazz français) en prend pour son grade, mais Sklower s'incline devant lui dans un domaine qui n'est pas le sien, celui de la musicologie. De même le travail de thèse de Ludovic Tournès, Le Jazz en France 1944-1963 (publié dans une version remaniée sous le titre New Orleans sur Seine), est passé au crible : « Malgré son caractère "pionnier", il nous semble que cette thèse aurait pu gagner à se concentrer sur quelques points précis  ».

Une deuxième partie passe en revue, de façon critique là aussi, les différentes sources disponibles ou à dénicher (archives sonores et audiovisuelles, presse, livres, archives photographiques, archives d'organisations diverses..). Ces deux premières parties sont très intéressantes et posent de solides fondations pour une recherche dont les principales conclusions apparaissent dans la troisième partie "Vers une histoire du free jazz en France (1960-1981)". Free Jazz, la catastrophe féconde relate ainsi la venue de nombreux musiciens afro-américains en France dans les années soixante. Dans le contexte de la lutte pour les droits civiques aux Etats-Unis, ils offraient l'image d'artistes contestataires, "marginaux" et étaient admirés parce qu'ils incarnaient une alternative à l'impérialisme américain, un état d'esprit en adéquation avec l'anti-américanisme de la contre-culture en Europe. Ils remettaient en cause par leur musique toutes les règles du jazz, tout en se réappropriant la tradition musicale afro-américaine. Cette libération esthétique était ainsi un moyen de trouver de leur propre voie, chaque musicien étant amené à créer son propre style. En France, les premières expériences de free jazz furent celles de François Tusques, Bernard Vitet, Aldo Romano, Beb Guérin, Jacques Thollot, Henri Texier, entre autres, au contact direct de musiciens américains, notamment de Don Cherry dès 1964. Le free jazz est né d'un contexte de lutte des droits civiques qui ne pouvait être importé en France, mais il trouvait un écho particulier dans un contexte militant et contestataire dont le climax fut Mai-68. La libération esthétique qu'il engendrait incitait finalement les jazzmen français à se libérer eux-mêmes de leur "modèle" afro-américain, ce "modèle" incitant chacun à inventer son propre langage. « Ils se découvrent de nouvelles racines, au loin dans les musiques d'autres continents, ou tout près dans les folklores régionaux et "imaginaires" ». Dans un esprit autogestionnaire, des collectifs prirent forme, le Cohelmec, Perception, Dharma, le Free Jazz Workshop de Lyon, l'ARFI... Des réseaux parallèles s'instaurèrent, en particulier à travers les Jazz Actions. « Cause et conséquence de cette conception de la pratique musicale, ainsi qu'effet de la conjoncture sociale et économique, les collectifs remirent en cause l'ensemble du système de production, de distribution, de diffusion et même de consommation du jazz. Cette attitude allait de pair très souvent avec une contestation plus générale du système capitaliste, accusé de sacrifier l'art sur l'autel du profit  ».

L'ambition de Jedediah Sklower paraît presque démesurée : « A partir du microcosme du free-jazz, on peut donc lancer un regard panoramique sur le fonctionnement de l'ensemble des contre-cultures et avant-gardes des années soixante et soixante-dix  ». L'ouvrage est passionnant mais on reste un peu sur sa faim (de lecteur curieux et extérieur au monde universitaire). Ce sont des pistes de recherche exposées et relativement rapidement parcourues, mais on se rend bien compte qu'elles sont à creuser. Finalement, Jedediah Sklower remplit pleinement sa mission en réussissant à nous convaincre que c'est bien par-là qu'il faut aller. La quatrième de couverture l'annonçait très clairement, l'ouvrage offre « à travers le prisme du monde éclaté du jazz l'esquisse d'une analyse des circulations esthétiques et idéologiques qui en rythmèrent le paysage contre-culturel ». Il s'agit là d'une belle esquisse, très prometteuse quant à l'avenir de la thèse de Jedediah Sklower, le projet étant à la fois complexe et titanesque.

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© Eric Deshayes - neospheres.free.fr