Bruno Letort

Musiques plurielles (Editions Balland, 1998).

Bruno Letort : Musiques Plurielles (Editions Balland, 1998).

Témoin avisé de la création musicale contemporaine, Bruno Letort est lui-même compositeur, producteur-animateur de l'émission Tapage Nocturne sur France Musique et responsable du label Signature de Radio-France / Harmonia Mundi. Il est aussi l'auteur de l'essai Musiques Plurielles, publié en 1998, à travers lequel il dresse un panorama composite des musiques dites "nouvelles" en six chapitres. Condamnant au passage le sectarisme et les guerres de chapelles qui sclérosaient le domaine musical français, Bruno Letort se focalise sur les compositeurs et musiciens qui ont pris des chemins de traverse et ont su se tenir à l'écart des considérations esthétiques et idéologiques stériles. L'auteur prend pour point de départ le courant minimaliste américain, lui-même très disparate et évolutif, qui avec Philip Glass et Steve Reich notamment, a remis au goût du jour la pulsation rythmique, une symétrie qui était devenue honteuse, bannie du système dodécaphonique dominant dans les années 1960. La note pulsée, répétée était alors dénigrée en raison, entre autres, de sa connivence avec la musique "populaire", le rock. Prenant ce premier fil conducteur Bruno Letort relate la place centrale du club The Kitchen, fondé à New York en 1971, épicentre d'un brassage des genres où David Byrne et les Talking Heads, Peter Greenaway, Brian Eno, Bill Viola, La Monte Young, Steve Reich, Bob Wilson, Philip Glass ou encore Jean Rouch et Nicolas Frize se sont illustrés et d'où est parti le mouvement No Wave en 1976. De ce lieu Bruno Letort fait partir assez symboliquement les nombreuses idées fortes de son essai qui, épousant son sujet, n'a rien de linéaire et se permet à la fois des allers-retours et des sauts dans le temps. Sont ainsi abordés Glenn Branca, Eliott Sharp, John Zorn, Brian Eno et l'ambient music,la muzak du Cabinet de Musiques Généralistes, Noël Akchoté, Carl Stone, Robert Fripp et, en parallèle, divers labels discographiques (ECM, Tzadik, Tangram...). Musiques "sérieuses", populaires, folkloriques apparaissent comme autant d'appellations qui sous-tendent une vision fermée de la musique, et sont autant de domaines dans lesquels les compositeurs / musiciens de musiques "nouvelles" se plongent et s'abreuvent, sans restriction. La musique de film, elle-même dénigrée et rabaissée à sa "fonctionnalité" est dans cet essai longuement abordée pour sa richesse et ses audaces et pour les passerelles que les compositeurs créent entre image et musique. De là Bruno Letort aborde les nouvelles technologies, à travers notamment des entretiens avec Pascal Bussy (auteur d'un livre sur Kraftwerk) et avec Jean-Jacques Birgé pour le projet multimédia Un Drame Musical Instantané. Les musiques nouvelles débordent non seulement du domaine musical mais se marient heureusement avec d'autres formes d'art et de spectacles. Le propos très cohérent de l'auteur, toujours illustré par des exemples précis, et souvent par des entretiens, trace les contours d'un univers qui par essence échappe aux cadres et aux tentatives de définition. Un septième chapitre présente 16 courtes biographies, pourvues d'une discographie, de quelques trublions (Noël Akchoté, Glenn Branca, Fred Frith, Bill Laswell, Arto Lindsay, John Lurie, Andrew Poppy, David Shea...). Si ce livre a bientôt dix ans il a finalement très bien vieilli. Même si la révolution numérique et Internet sont depuis passés par là, et ont changé la donne, l'ouverture d'esprit reste un gage de jeunesse ! Cet essai apparaît même comme une mise en application concrète de l'ouverture prônée en musicologie par Nicholas Cook dans son ouvrage Musique, une très brève introduction, publié lui aussi en 1998 (et en 2006 pour la traduction française).

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© Eric Deshayes - neospheres.free.fr