PINK FLOYD : UMMAGUMMA (1969)

La quadrature du cercle, un disque par sa pochette. Ou comment explorer des perspectives infinies à travers une pochette carrée renfermant cet obscur objet du désir définitivement rond.

PINK FLOYD : UMMAGUMMA par HIPGNOSIS (1969)

Ummagumma de Pink Floyd est le parfait spécimen pour cette rubrique puisqu'il s'agit d'une création de l'un des studios les plus célèbres et créatifs en la matière : Hipgnosis. Ce studio a été fondé en 1968 par Storm Thorgerson et Aubrey Powell. Ils fréquentèrent le même bahut que les futurs membres de Pink Floyd. Leur première création fut d'ailleurs la pochette de l'album A Saucerful of Secrets.

Hipgnosis intégra Peter Christopherson en 1974. En dix ans à peine, de 1968 à 1978, ils créèrent un sacré paquet d'artworks pour des mastodontes du rock : Pink Floyd, Nice, 10cc, Genesis, Led Zeppelin, Yes, Black Sabbath... Le beau livre The Work of Hipgnosis: 'Walk Away René' édité en 1978 en témoigne. Le studio fut en activité jusqu'à la séparation du trio Hipgnosis en 1982/83. Storm Thorgerson continua seul à travailler pour Pink Floyd. On lui devra aussi, entre autres, les pochettes de l'album Absolution et du single « Hysteria » de Muse en 2003.

The Work Of Hipgnosis: 'Walk Away René' (Paper Tiger, 1978)

The Work of Hipgnosis: 'Walk Away René' n'apporte pas de dates précises. Selon toutes logiques, les photos, le montage et l'impression de Ummagumma ont été réalisés entre la fin des enregistrements, en juin 1969, et au minimum quelques jours avant le 25 octobre 1969, date de publication du double album, qui coïncidait avec la participation de Pink Floyd à la journée d'ouverture du fameux festival d'Amougies en Belgique.

Le procédé d'inclusion d'une photographie dans une autre quasiment identique employé pour la pochette de Ummagumma est d'une relative simplicité. Il aboutit immanquablement à une vertigineuse mise en abîme. Le premier plan est occupé par Dave Gilmour assis sur un tabouret au seuil d'une porte donnant sur un parc que l'on imagine être celui d'un manoir anglais. Selon l'ouvrage Echoes: the complete history of Pink Floyd de Glenn Povey, cette demeure située à Great Shelford près de Cambridge appartenait à l'homme d'affaires Douglas January. En 1965, en l'honneur des 21 ans de sa fille, Libby, Pink Floyd y donna un concert privé. The Work of Hipgnosis nous apprend par ailleurs que les clichés de Ummagumma furent conjointement réalisés avec Libby January, quatre ans plus tard donc. Derrière Dave Gilmour se déploient deux perspectives divergentes, l'une tracée vers l'extérieur de la demeure, l'autre vers l'intérieur à travers un effet « miroir ». Les deux perspectives recèlent leur lot d'éléments à vous titiller les neurones connectés à chacune de vos rétines. Et arrivé à ce point d'interrogation c'est le strabisme carabiné qui vous guette.

PINK FLOYD, UMMAGUMMA, détail : B.O.F de GIGI de Vincente Minelli.

Après ces vaines recherches notre regard revient vers un espace plus proche qui semble lui répondre : le quart inférieur gauche de la pochette qui paraît aussi inerte qu'une nature morte. Un disque titré « GIGI » est nonchalamment posé parterre contre le mur. Il s'agit de la bande originale d'un film, une comédie musicale réalisée par Vincente Minelli en 1958. Le rôle principal était tenu par Leslie Caron, dont on distingue la frimousse. Sans doute un disque de Miss Libby. Dans les reflets de la grande vasque de verre apparaît un fragment de fenêtre et les lettres déformées P I N K F L O Y D posées sur une moquette usée. Rien n'est placé ici pour capter l'attention afin de privilégier ce qui est plus haut : le miroir accroché au-dessus de l'épaule droite de Dave Gilmour. Ce miroir reflète non pas ce qui devrait être le photographe mais un reflet impossible, celui de cette même scène qui vient d'être décrite et avec une différence de taille : les quatre musiciens ont tous changé de place en un mouvement de rotation dans le sens des aiguilles d'une montre.

Pink Floyd : Ummagumma, détail.

Dans The Work of Hipgnosis Storm Thorgerson précise que les musiciens auraient interverti leur place à chaque prise de vue « pour le fun », alors même que tout semble être pensé dans les moindres détails. Le mouvement et l'insertion d'une nouvelle photo sont effet opérés deux autres fois. On ne peut s'empêcher d'y voir la symbolique d'un groupe en phase de réflexion détendue en ce lieu de villégiature. Le jeu des ego y semble explicitement imagé par une équité de placement, chacun venant à son tour occuper le tabouret, pivot central de la scène. Mais la vérité est ailleurs, très exactement sur cette même ligne de fuite.

Depuis avril 1968 Syd Barrett ne fait officiellement plus partie du groupe. On ne peut donc que rapprocher cette recherche d'un nouvel équilibre dans la répartition des rôles au sein du groupe à ces permutations équitables et à la répartition des morceaux sur le double album lui-même : quatre faces de 33 tours ; deux faces enregistrées collectivement en live ; deux faces en studio, chaque moitié de face étant élaborée par l'un des membres du groupe en soliste.

Pink Floyd : Ummagumma, détail.

Dans ce jeu de tabouret musical, telle une plongée du haut d'une cage d'escalier hitchcockien, une perspective infinie happe notre regard et l'entraîne en haut à gauche vers un petit carré d'à peine deux centimètres sur deux, alors même que, comme refréné par une force antagoniste, il nous faut lutter contre l'assombrissement de l'image dû à sa réduction d'échelle (cet assombrissement semble en fait dû à un mauvais calibrage chez l'imprimeur de cette réédition vinyle bien ultérieure à 1970). Au fin fond de cette perspective, dans le miroir au-dessus de l'épaule de Richard Wright, ne prend pas place une nouvelle répétition de la scène mais bel et bien la pochette de A Saucerful of Secrets.

Pink Floyd : A Saucerful of Secrets, détail.

Et en s'y reportant pour la voir grandeur nature on se souvient alors qu'elle représente la vision psychédélique d'une galaxie tourbillonnante avec dans l'axe de rotation une photo du Pink Floyd de 1968, avec Syd Barrett, le désormais absent que l'on cherche sans être trop sûr de vouloir le trouver. La quadrature du cercle prend alors des dimensions cosmogoniques.

Liens :

[ Une première version de cet article a été publiée dans Traverses n°28 en 2010, fanzine dont l'activité éditoriale continue aujourd'hui sur www.rythmes-croises.org. ]

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