Aymeric Leroy

ROCK PROGRESSIF (éd. le mot et le reste, 2010)

Aymeric Leroy : Rock Progressif (éditions le mot et le reste)

Le volume est épais, 452 pages au compteur. Aymeric Leroy est connu pour avoir fondé la revue de musiques progressives Big Bang et pour avoir développé, dès 1996, le site Web Calyx, une mine d'informations sur l'école de Canterbury, l'une des branches les plus ramifiées du rock prog. Avec cet ouvrage il propose un long voyage dans le temps en s'appuyant sur le parcours, suivi année après année, de groupes qui deviennent peu à peu des mastodontes du rock progressif, voire du rock tout court : King Crimson, Emerson, Lake & Palmer, Yes et Genesis. On remonte d'abord en des temps reculés, la fin des années 1960, où la préhistoire du genre fut écrite par les Beatles, Cream, Procol Harum ou encore les Moody Blues. Avant donc que le cri primal du rock progressif ne soit projeté par un roi cramoisi : King Crimson et son premier album In The Court of Crimson King en 1969 (à noter au passage que le pacha du hip-hop Kanye West sample "21st Century Schizoïd Man" sur le titre "Power" en 2010).

A partir d'In The Court of Crimson King en 1969 démarre le rock progressif en tant que tel. Aymeric Leroy ne perd pas de temps à établir une impossible définition, préférant convoquer un ressenti empirique et exposer quelques critères, comme la virtuosité et un grand format instrumental hérité de la musique classique. En fait, l'ouvrage peut être considéré comme une immense définition du genre. Les albums de chacun des mastodontes précités sont disséqués à la loupe sous l'éclairage d'une lampe halogène. Leurs albums et ceux de nombre de groupes relativement moins reconnus: Soft Machine, Caravan, Hatfield and The North... Disons l'école de Canterbury au complet, d'autres Anglais encore, des Américains, les scènes italiennes, françaises, canadiennes, allemandes, la mouvance Zeuhl engendrée par Magma, le Rock In Opposition... L'excellente construction chronologique du récit permet de les situer les uns par rapport aux autres sur un même pied d'égalité, celui du contexte historique et de son évolution.

De 1969 à l'orée des années quatre-vingt on voit le rock progressif passer par des sommets de créativité, des coups de mou, des succès commerciaux énormes (avec exil fiscal à la clé pour certains !) ou encore par des abysses d'inconsistance. On voit également beaucoup de groupes très créatifs naître dans l'indifférence ou ne susciter que le mépris des médias (du fait même de l'évolution du contexte, notamment l'essor de la vague punk). On en voit beaucoup mourir ou (pire ?) se vautrer dans le rock FM des années quatre-vingt, alors même que le rock néo-progressif apporte du sang neuf, dès 1983. La dissection est à la fois analytique et passionnante. Louanges et sévérité sont toujours finement mesurées et argumentées, ce qui occasionne par moments de nécessaires longueurs dans le propos. Les arguments sont très judicieusement puisés dans les changements de line-up et dans le contexte économique, en particulier l'évolution des grandes maisons de disques vers une logique industrielle et les conséquences esthétiques du "progrès" technologique. Ce regard très précis et situé dans le temps permet de battre en brèche nombre de clichés mais aussi de mieux comprendre les grands travers d'un genre loin d'être homogène.

Ce livre est évidemment indispensable à tous les fans de rock progressif. Il est aussi à conseiller à ceux qui le détestent : ils en ignorent sans doute encore certains recoins pouvant leur convenir. S'ils se sentent éternellement réfractaires, ils pourront au moins mieux affûter leurs arguments.

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© Eric Deshayes - neospheres.free.fr