Soft Machine : Third (1970)

La quadrature du cercle, un disque par sa pochette, ou comment explorer des perspectives infinies à travers une pochette carrée renfermant cet obscur objet du désir définitivement rond.

Soft Machine : Third (1970).

Third de Soft Machine est un immense album, de ceux que nous découvrons avec une stupeur vierge, et qui conservent avec le temps une source de plaisir inaltérable. Des années après ce moment d'épiphanie, nous plaçons toujours et encore Third sur notre platine avec ce même plaisir intense, en nous préparant à être saisi, simultanément, par la beauté et l'effroi. Il restera sans doute à jamais l'album n°1, haut dans le firmament des étoiles éternelles, celui qu'emportera Néosphères sur une île déserte, parce qu'il est la quintessence absolue du son réverbéré dans sa pure expression brute.

Nous nous attarderons essentiellement sur la pochette du disque, c'est le but de la quadrature du cercle. Il est cependant nécessaire de décrire ici son contenu musical à grands traits de marqueur sur paperboard, pour les éventuels lecteurs qui n'auraient pas en tête le plan d'ensemble de ce monument historique. Third, le troisième album de Soft Machine, ce sont quatre monstres soniques d'environ dix-neuf minutes chacun : « Facelift », « Slightly All The Time », « Moon In June » et « Out-Bloody-Rageous », chacun occupant l'une des quatre faces du double 33 tours d'origine. Chaque titre érode les côtes du continent jazz-rock par un phénomène de marées à très fort coefficient. Le continent se disloque sous les effets des distorsions au clavier indescriptibles de Mike Ratledge, de la basse phénéménologique d'Hugh Hooper, de la batterie pugnace de Robert Wyatt (et de sa voix angélique sur « Moon In June »), du saxophone cosmico-coltranien d'Elton Dean (celui-là même qui décida Elton John à opter pour le prénom Elton pour son pseudonyme).

Tout voyage s'accompagne de certains désagréments imprévisibles. Le bulletin de météo marine frise l'incertitude. Il indique à la fois brumes, douceurs lunaires et vents violents. Les auditeurs sujets au mal de mer sont priés de se munir d'un gros paquet de bonbons à la menthe. Ceux qui ne sont pas sujet aux aléas de la houle pourront fumer avec délectation les herbes de leur choix. Les moments de désagréments au cours du voyage sont de toutes façons généralement effacés de la mémoire par un émerveillement d'une intensité insoupçonnée une fois la destination atteinte.

La pochette elle-même n'a rien d'une brochure d'agence de voyages. Elle a l'apparence d'un matériau dépourvu de toute noblesse : du papier kraft, celui dont on se sert pour les emballages et les envois postaux. Pratique, neutre et solide. Il faut l'ouvrir pour voir intégralement s'étaler le lettrage : THIRD THIRD THIRD. Trois fois « THIRD » crayonné sur du papier kraft.

Soft Machine : Third (1970).

Pas de peinture, ni à l'huile, ni à l'eau, ni à l'acrylique. Pas d'encre de Chine. Pas de feutre. Pas de crayons de couleur. Pas de photomontages dispendieux. Rien que du crayon à papier. Uniquement du « crayon gris », minutieusement utilisé par John Hays. Il a déjà conçu la pochette du premier album d'Elmer Gantry's Opera (du proto-prog post-Beatles de 1968). Il concevra les pochettes des albums Fourth et Fifth de Soft Machine et celles de plusieurs albums du chanteur soul anglais Georgie Fame. Pour Third, John Hays exerce l'art du graphisme dans sa plus simple expression : la typographie. On lui accorde une certaine habileté à créer du volume, il en faut pour Soft Machine, notamment en travaillant les jeux d'ombres sur la troisième occurence de THIRD. Précisons qu'il fallait faire vite : hormis « Faclift », capté lors de deux concerts en janvier, l'album est enregistré le 6 mai 1970 et sort seulement un mois plus tard, le 6 juin 1970. Pas de temps à perdre en post-production. Emballez, c'est pesé, envoyez à l'usine de pressage ! Les plus grandes oeuvres sont parfois celles qui prennent le moins de temps à être conçues. Third est pratiquemment une album live, engendré dans le réel de la créativité instantanée.

Soft Machine : Third (1970).

La pochette intérieure ne devait pas prendre trop de temps de travail non plus. Elle est pourtant de celles qui marquent les esprits profondément. Il s'agit d'une simple photo panoramique. Elle fut prise dans un appartement par Jurgen D. Ensthaler. Dès l'instant où nous l'avions découverte, mes amis et moi, nous nous étions sentis complices, potes avec les Soft, avachis comme eux sur un lit, dégustant un Porto en écoutant un putain de bon disque. Le panard ! Moi, je m'étais fait un photocopie agrandie de la photo en noir et blanc, celle du CD (je ne connaissais pas encore la version couleur du vinyle), pour la punaiser sur le mur principal de ma chambre de cité universitaire à Rennes. Mon 9m2 devenait virtuellement une extension du salon des Soft. Mike, Hugh, Robert et Elton étaient quotidiennement chez moi.

Soft Machine : Third (1970).

Il vaudrait mieux parfois préserver certains fruits de notre imagination de toutes recherches complémentaires. Les informations récoltées pour la rédaction de la première version de cet article, en 2012, ont abattu le mythe au fusil de chasse. L'appartement n'est pas celui d'un des membres de Soft Machine. Selon Robert Wyatt : faux mouvements de Michael King, traduit par Yves Balandret (Camion Blanc, 1998, p.111), c'est Winfried Trenkler que l'on distingue en haut à droite de la photo, caché derrière le poteau. Au premier plan les pieds nus qui dépassent sont ceux d'Ingrid Blum. Plus précis encore, l'ouvrage de Graham Bennett Soft Machine: Out-Bloody-Raegous (SAF Publishing Ltd, 2005, p.206) indique que la photo a été prise le 4 avril 1970 dans l'appartement des deux journalistes Winfried Trenkler et Ingrid Blum, adeptes, en cette époque psychédélique, d'Optical Art, comme en témoignent les reproductions affichées sur leurs murs. Winfried Trenkler fera carrière à la radio allemande WDR2, en fin spécialiste de rock progressif et de musiques électroniques. Le contexte de la scène, la cène pratiquement christique dans notre imagination, fut ainsi totalement redéfinie : les Soft Machine absorbent le jet lag en dînant chez Winfried Trenkler et Ingrid Blum, à Cologne. Ils sont arrivés par avion pour un concert au Sporthalle dans le cadre du Progressive Pop Festival'70. Ils se remettent de leur éprouvant voyage aérien. L'avion laissait passer le jour et l'air par l'embrasure des portes. Les vitres étaient givrées de l'intérieur. L'habitacle du coucou n'était pas du tout pressurisé. Elton Dean en ressortit les tympans endoloris. Il n'avait pas encore récupéré la totalité de ses facultés auditives lorsqu'il monta sur scène.

Ainsi donc, ce que nous avions pendant une dizaine d'années imaginé être une scène de musiciens photographiés dans un moment de méditation confraternelle, est en fait l'instantané de la dure réalité des tournées harassantes. Les Soft Machine étaient sérieusement sonnés par leur déplacement dans un zinc de transport de fret, celui qui transportait leur matériel. Ils se sont écroulés chez de quasi inconnus, éreintés, assourdis. Ils viennent de boire quelques bières et une bouteille de vin rouge en accompagnement d'un repas. Ils ont un concert à assurer dans les heures qui viennent.

Liens :

Chronique de Soft Machine : Grides (Cuneiform, 2006).

Chronique de Soft Machine : NDR Jazz Workshop: Hamburg, Germany May 17, 1973 (CD + DVD - Cuneiform, 2010).

Une première version de cet article, ici revu et augmenté, a été publiée dans Traverses n°33 en 2012, alors que Néosphères entamait les travaux d'Hercule pour CAN, Pop-Musik. Le fanzine Traverses continue aujourd'hui son activité éditoriale sur www.rythmes-croises.org.

© Eric Deshayes - neospheres.free.fr