The Art Ensemble of Chicago

L'Art Ensemble of Chicago défend avec ferveur la Great Black Music, parce que du Blues au Free Jazz, de la Soul Music au Reggae en passant par le Third Stream les musiques noires ont autant de valeur et d'importance que la musique classique, mètre-étalon imposé par la culture européenne.

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The Art Ensemble of Chicago

Depuis sa formation en 1969 l'Art Ensemble of Chicago développe à travers ses concerts et disques le concept de Great Black Music, une appelation écartant les termes trop restrictifs de Jazz et de Free Jazz. L'Art Ensemble of Chicago aborde en effet avec la même ferveur tous les styles qui ont fait l'histoire du jazz : des fanfares du début du XXe siècle au Free Jazz des années soixante en passant par le New Orleans ou encore le Be-Bop, mais aussi l'atonalisme, la musique de chambre, la Soul Music, le Reggae, les percussions africaines... A travers ce melting-pot musical les multi-instrumentistes de l'Art Ensemble of Chicago affirment, un peu musicologues et un peu visionnaires à la fois, avoir créé la première "musique du monde".

Préhistoire de l'Art Ensemble of Chicago

Lester Bowie (1941-1999) (trompette, cor, percussions) suit l'enseignement de la trompette prodigué par son père lui-même musicien professionnel et crée son premier orchestre en 1957. Plus tard, à Saint Louis, il forme le New Jazz Quintet avec Phillip Wilson. Il accompagne les vedettes du Rhythm'n Blues (Salomon Burke, Rufus Thomas, Albert King...) et devient le directeur artistique de Fontela Bass en 1965. Il s'installe à Chicago en 1966. Roscoe Mitchell (1940) (saxophones, flûte, clarinette, hautbois...) grandit à Chicago et fait ses débuts au saxophone en 1961, jouant aux côtés, entre autres, de Henri Threahgill et Jack DeJohnette. Joseph Jarman (1937) (saxophone, clarinette...) étudie la batterie puis la clarinette avant de prendre des cours de saxophone au conservatoire tout en jouant dans des groupes de Rock'n Roll. En 1965 il joue avec John Cage Imperfections In A Given Space et enregistre son premier album Song For en 1966. Malachai Favors Maghostut (1937-2004) (contrebasse, banjo, percussions...) est actif sur la scène jazz de Chicago dès les années cinquante. Il commence à jouer de la contrebasse en 1952 et travaille avec Pat Patrick (futur membre de l'orchestre de Sun Ra), Freddie Hubbard ou encore Dizzy Gillespie. Pendant deux ans Malachai Favors est sideman du pianiste d'avant-garde Andrew Hill avec qui il enregistre en 1955. Famoudou Don Moye (1946) (batterie, percussions en tous genres) est élevé dans une famille de musiciens à Detroit. Il joue tous les styles (Blues, Rythm'n Blues, Pop music, Jazz), étudie avec le trompettiste Charles Moore. Il part en Europe avec le Charles Moore's Detroit Free Jazz en mai 1968, puis joue avec Steve Lacy, Pharoah Sanders, Dave Burell...

En 1961 Malachai Favors, Roscoe Mitchell et Joseph Jarman se joignent à l'Experimental Band, un collectif de musiciens de Chicago créé par le pianiste Richard Abrams pour permettre aux jeunes compositeurs locaux de faire jouer leurs compositions. L'Experimental Band préfigure l'Association for the Advancement of Creative Musicians (AACM) fondé en 1965 dans le but de défendre les droits des musiciens, d'améliorer leurs conditions de travail et de diffuser leur musique en favorisant les rencontres entre compositeurs, instrumentistes et orchestres. Roscoe Mitchell, Joseph Jarman et Malachai Favors figurent parmi la trentaine de membres fondateurs : Richard Abrams, Anthony Braxton, Phil Cohran, Leroy Jenkins...

Roscoe Mitchell Art Ensemble

En 1966, Lester Bowie s'installe à Chicago et intègre rapidement l'AACM et l'Experimental Band. La même année le Roscoe Mitchell Art Ensemble (avec Lester Bowie, Malachai Favors et Roscoe Mitchell) enregistre enregistre Sound, le premier disque publié sous l'égide de l'AACM. En août 1967, Lester Bowie enregistre sous son nom Numbers 1&2 pour Delmark. Sur Numbers 2 c'est le quartet Bowie / Favors / Mitchell / Jarman qui est réuni pour la première fois. De nombreux enregistrements de cette période sont réunis dans le coffret The Art Ensemble 1967/68 publié par le label Nessa. Au début de l'année 1969 le quartet Bowie / Favors / Mitchell / Jarman crée l'Art Ensemble et, toujours sans batteur, émigre à Paris.

Paris, BYG - Actuel : la frénésie créatrice

A la fin des années soixante de nombreux musiciens noirs américains ont fait le choix de quitter une Amérique hostile pour gagner une Europe démontrant nettement plus d'intérêt pour le Free Jazz et les débats idéologiques qu'il engendre. Installé à Paris dans les premiers mois de l'année 1969, l'Art Ensemble est rebaptisé Art Ensemble of Chicago et est accueilli par Claude Delcloo, co-fondateur du magazine Actuel travaillant alors au développement de BYG Records.

Art Ensemble of Chicago : Message to our folks (1969)

C'est ainsi que le premier disque de l'Art Ensemble of Chicago A Jackson In Your House est enregistré pour ce label français en juin 1969. En l'espace d'à peine six mois l'Art Ensemble of Chicago enregistre pour BYG, Pathé Marconi / Nessa et Saravah une demi-douzaine d'albums parmi lesquels People In Sorrow et Comme à la Radio avec Brigitte Fontaine. Les membres du groupe participent également à de multiples sessions. Lester Bowie et Malachai Favors prennent notamment part à l'album Blasé d'Archie Shepp. Et, pour l'anecdote, à la fin de l'année Lester Bowie, Malachai Favors et Anthony Braxton jouent les figurants dans un big band de jazz pour le film Borsalino de Jacques Deray avec Alain Delon et Jean-Paul Belmondo (on les aperçoit à l'arrière-plan, mais on ne les entend pas).

L'année 1970 est tout aussi prolifique. L'Art Ensemble enregistrent Certain Blacks en février et Go Home en mars/avril. A la recherche d'un batteur, ils recrutent Famoudou Don Moye alors à Paris. Le premier disque de ce quintette, maintenant formé pour de longues années, est enregistré en mai / juin 1970 et publié sous le titre Chi-Congo, suivi de Les Stances à Sophie (juillet) et With Fontella Bass (août). Le groupe participe aussi à Seasons du Celestrial Communication Orchestra, un véritable Who's who de l'avant-garde réuni par Alan Silva à Paris en décembre 1970.

Après cette période de frénésie créatrice l'activité du groupe se calme un peu. L'Art Ensemble enregistre l'album Phase One en 1971 avant de repartir à Chicago où il donne un concert en janvier 1972 (Live at Mandel Hall, Delmark 1972). De retour aux Etats-Unis, les activités parallèles des différents membres du quintette mobilisent leur temps. L'Art Ensemble enregistre toutefois Bap-Tizum à Ann Arbor en septembre 1972 puis Fanfare for the Warriors un an plus tard.

Des années ECM à l'Art Ensemble of Soweto

Art Ensemble of Chicago : The Third Decade (1985)

Malgré une production discographique nettement plus épisodique, tout du moins en ce qui concerne le collectif Art Ensemble of Chicago, sa renommée ne cesse de croître à travers les années soixante-dix et quatre-vingt, essentiellement en Europe. La formation chicagoan est d'ailleurs invitée au festival de Montreux de 1974, une prestation qu'ils publieront sur leur propre label AECO fondé en 1978. AECO éditera également les albums solos de Joseph Jarman, Don Moye et Malachai Favors. Egalement en 1978 l'Art Ensemble of Chicago signe sur le label allemand ECM et aligne en quelques années quatre nouveaux classiques dans sa discographie : Nice Guys (1979), Full Force (1980), le double album Urban Bushmen (1980) et The Third Decade (1985). Sur ces albums l'Art Ensemble utilise avec plus de parcimonie la veine Free Jazz des débuts pour privilégier une musique plus structurée, funky, certainement plus accessible et où le synthétiseur est utilement employé. Désormais particulièrement bien rodé et faisant preuve d'un cohésion impressionnante, l'Art Ensemble élabore un répertoire Great Black Music dans lequel il piochera allègrement lors des interventions scéniques des deux décennies à venir : une combinaison de riffs bien sentis aux cuivres, de rythmiques groovy et d'échappées collectives où le Free et les plages atonales intègrent percussions et autres instruments du Tibet, d'Afrique et d'ailleurs.

Au milieu des années quatre-vingt l'Art Ensemble of Chicago quitte ECM pour le label japonais DIW / Columbia, un nouveau contrat qui débute par la publication des albums Naked (1986), Ancient to The Future (1987) et The Alternative Express (1989). Avec la série Ancient to The Future : Dreaming of The Masters Suite l'Art Ensemble fait une relecture de la musique noire en reprenant des thèmes de John Coltrane, Thelonious Monk, Otis Redding, Jimi Hendrix, Bob Marley ou encore Fela. Un nouvelle étape est franchie dans le développement de la Great Black Music avec la fondation, le temps de deux albums (Art Ensemble of Soweto et America-South Africa) du transcontinental Art Ensemble of Soweto, soit la réunion de l'Art Ensemble of Chicago avec le Amabutho Male Chorus, un quintette de chanteurs et musiciens d'Afrique du Sud.

L'Art Ensemble tourne régulièrement. En juin 1991 il donne un concert avec le pianiste Don Pullen au Festival de Jazz de Francfort. Ce concert sera édité en 2007 sur leur label AECO sous le titre Fundamental Destiny, un album live contenant les morceaux "People in Sorrow", "Song For Atala", "Fundamental Destiny" et "Odwalla / The Theme".

Que le spectacle continue !

En 1993 Joseph Jarman, maître en Aïkido, quitte le groupe pour se consacrer au boudhisme et à l'ouverture d'un dojo à Brooklyn. A partir de 1996 il revient épisodiquement au sein de l'Art Ensemble, mais c'est sans lui qu'est enregistré Coming Home Jamaica en 1995 / 1996, un album édité en 1998.

Lors d'un concert au Boston Globe Jazz and Blues Festival en juin 1999, Lester Bowie est remplacé par le saxophoniste Ari Brown. Lester Bowie est en fait atteint d'un cancer. Il décède le 8 novembre 1999. Pour honorer sa mémoire ses comparses décident de continuer l'Art Ensemble of Chicago et se produisent en trio au New Jersey Performing Arts Center à Newark en janvier 2000. Toujours en trio l'Art Ensemble enregistre Tribute To Lester Bowie en septembre 2001, disque qui ne sera publié sur ECM qu'en 2003

Art Ensemble of Chicago : The Meeting (2003)

L'année 2003 marque une belle reprise d'activité. Joseph Jarman revient dans le groupe à plein-temps et participe aux enregistrements en studio de The Meeting et de Sirius Calling. L'Art Ensemble of Chicago effectue une tournée à l'automne, appelant en renfort un percussionniste émérite : Baba Sissoko, descendant d'une dynastie de griots maliens ayant accompagné les stars africaines (Baba Maal, Youssou'N Dour, Salif Keita, Lokua Kanza, Rokia Traoré, Amadou & Mariam...). En octobre l'Art Ensemble of Chicago donne un concert à Rome qui est enregistré par la RAI 3 et est publié par le label Il Manifesto sous le titre Reunion.

Le mythique combo chicagoan est à nouveau endeuillé le 31 janvier 2004 par la mort de Malachai Favors, lui aussi d'un cancer. Souhaitant encore porter la flamme de la Great Black Music Roscoe Mitchell, Joseph Jarman et Don Moye font appel à Jaribu Shahid et Corey Wilkes pour fêter le 35e anniversaire de l'Art Ensemble of chicago à l'Iridium Jazz Club de New York du 30 mars au 4 avril 2004. Le contrebassiste Jaribu Shahid collabore depuis le début des années quatre-vingt avec Roscoe Mitchell et a pris part au Detroit Experiment. Le trompettiste Corey Wilkes a joué sur scène avec Roscoe Mitchell, Marcus Belgrave, Roy Hargrove, les frères Marsalis ou encore Steve Coleman. Après ces concerts à New York en 2004, l'Art Ensemble of Chicago part pour une européenne avec Jaribu Shahid, Corey Wilkes et Baba Sissoko. Les concerts à l'Iridium ont donné matière au double album Non-cognitive Aspects of the City - Live at Iridium publié par Pi Recordings. Les dernières prestations scéniques de l'Art Ensemble of Chicago datent de l'été 2006

Sélection discographique :

A Jackson in Your House (1969) / Message to Our Folks (1969)

A Jackson in Your House (1969) / Message to Our Folks (1969)
Enregistrés à Paris pour BYG/Actuel ces deux albums ont été réunis sur un CD lors de leur réédition en 2001. Dès ses premiers enregistrements l'Art Ensemble of Chicago trace les amples contours de sa Great Black Music. Sur Message to Our Folks notamment l'Art Ensemble donne sa version du gospel et déploie une improvisation percussive très acid jazz. Dément ! Une bonne entrée en matière respectant la chronologie.

Les Stances à Sophie (1970) / People In Sorrow (1969)

Les Stances à Sophie (1970) / People In Sorrow (1969)
Deux albums réunis par EMI en 2002 pour sa collection "Americans Swinging in Paris". Permettent de (re)découvrir l'AEOC période 1969/70 avec le très soul Les Stances à Sophie et son indispensable "Thème from Yo-Yo" et le très beau People in Sorrow, l'album le plus intimiste du collectif. La formule "éco" idéale pour découvrir la palette sonore des Chicagoans. Lire la chronique sur Néosphères.

Fanfare for the Warriors (Atlantic, 1973)

Fanfare for the Warriors (Atlantic, 1973)
La Great Black Music se définit aussi comme de la musique contemporaine noire-américaine. Sur Fanfare for the Warriors elle est constituée d'une louchée d'atonalisme digne de Karlheinz Stockhausen, d'une louchée d'improvisation collective et de soli tantôt comparables à ceux de Cecil Taylor, tantôt à ceux de John Coltrane. Et ce n'est pas fini. Il contient aussi une improvisation pour flûtes sauvages très maîtrisée. Cet album a été réédité en Digipack par Atlantic.

The Third Decade (ECM, 1985)

The Third Decade (ECM, 1985)
L'AEOC a maintenant trouvé et équilibré une formule imparable : riffs bien sentis aux cuivres, rythmiques groovy, échappées collectives, plages atonales et utilisation de percussions du monde entier. Le collectif privilégie une musique plus funky, moins free. L'Art Ensemble n'y perd pas son âme, au contraire, sa Great Black Music est plus Soulfull et lui assure des bases solides permettant à chacun de poursuivre parallèlement un carrière solo. The Third Decade est sans doute, avec le double album Urban Bushmen, (1980), le meilleur album de la période ECM.

The Alternate Express (DIW,1989)

The Alternate Express (DIW, 1989)
Dans sa 20ème année d'existence l'Art Ensemble est toujours aussi frais. Ce disque est dominé dans sa première partie par l'exploration de paysages sonores proches de la musique contemporaine atonale dessinés à l'aide de percussions en tous genres. Puis vient la longue pièce Kush (de plus de 20 minutes) dans un registre totalement différent. Elle commence par une rythmique lourde, presque industrielle, e et se poursuit par une improvisation free comme aux première heures du quintette.

Urban Magic (Musica Jazz, 2003)

Urban Magic (Musica Jazz, 2003)
L'Art Ensemble s'est fait un peu plus rare dans les années quatre-vingt-dix, chacun de ses membres se consacrant à ses projets respectifs. En 1997/98, lorsqu'il s'agit de repartir sur les routes pour fêter les 30 ans de l'Art Ensemble of Chicago, tous répondent présents sauf Joseph Jarman. Cet album live a été enregistré à La Roche-sur-Yon le 4 juin 1997. Leur prestation est bonne, mais pas inoubliable. Il s'agit cependant de la seule trace discographique officielle de la tournée.

Tribute to Lester (ECM, 2003)

Tribute to Lester (ECM, 2003)
Enregistré en septembre 2001 cet album est comme son nom l'indique un hommage à Lester Bowie, mais cet un hommage n'a rien de lugubre. Les jeux de percussions intimistes occupent l'espace. Roscoe Mitchell est seul aux cuivres et se lance sur As Clear as The Sun dans un solo mémorable, l'un des plus beaux moments de ce magnifique album. Le trio Mitchell / Favors / Moye semble résolu à prouver à tous que l'Art Ensemble of Chicago n'a pas dit son dernier mot !

Annexes :

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