Amiri Baraka (LeRoi Jones) (1934-2014)

Black & white are the colors of the chess. Amiri Baraka, né LeRoi Jones en 1934, fut, et demeure, l'un des premiers grands théoriciens de la culture musicale afro-américaine. Il est décédé le 9 janvier 2014.

LeRoi Jones : Le Peuple du Blues (Blues People, 1963)

«Le peuple du blues est un témoignage et un essai. C'est le premier livre sur le jazz d'un écrivain noir qui fut hier l'un des dandys les plus en vue de Greenwich Village et qui est, par la plume et l'action, profondément engagé dans la révolution noire », ainsi est présenté LeRoi Jones en 1968 lors de la première parution en français de son livre Blues People de 1963. Tout est dit ou presque.

LeRoi Jones suivit des études de philosophie et des religions avant d'accepter de remplir ses obligations militaires à partir de 1954. Il refusa cependant de se soumettre au devoir de réserve et de passer sous silence ses opinions communistes. Cela lui valut, en plus d'un blâme, d'être affecté en cuisines. Son service terminé, LeRoi Jones travailla dans l'entrepôt d'une compagnie de disques. Marié à Hettie Cohen, avec qui il aura deux filles, il s'intéressa au jazz et fut actif au sein de la beat generation, contribuant avec Hettie Cohen à la publication, entre autres, de The Scripture of the Golden Eternity de Jack Kerouac en 1960. Il fit un voyage à Cuba, co-fonda le New York Poets Theatre, publia son premier recueil de poèmes Preface to a Twenty Volume Suicide Note en 1961 et participa à la création du collectif d'auteurs noirs Umbra Poets, proche du Black Nationalism.

En 1963, LeRoi Jones publia Blues People (Negro Music in White America), œuvre radicale et foncièrement nouvelle, parce que pour la première fois non seulement un Noir écrivait sur la musique du peuple noir, mais il démontait les mécanismes avec lesquels cette musique était abordée par les Blancs, les seuls qui jusque-là s'arrogeaient le droit d'écrire sur le sujet. Traduit de l’américain par Jacqueline Bernard, Le Peuple du Blues fut publié par Gallimard en France en 1968 (et réédité en 1997). En 1964, LeRoi Jones obtint un Obie Awards pour sa pièce de théâtre Dutchman (Le Métro fantôme pour la version en française). Dutchman fut adaptée au cinéma en 1967 par le réalisateur Anthony Harvey. Des scènes de Dutchman furent aussi utilisées par Jean-Luc Godard pour son film Masculin-Féminin de 1966.

LeRoi Jones se convertit à l'Islam après l'assassinat de Malcolm X en 1965. Convaincu par ses idées, il suivit en partie son exemple. Malcolm abandonna son patronyme "Little" pour ce X cinglant, affirmant ainsi son refus de continuer à porter un nom donné à ses ancêtres esclaves par leur propriétaire. Paradoxalement, ce qui coûta la vie à Malcolm X fut sa volonté de se rapprocher des mouvements non-violents, de Martin Luther King notamment, et peut-être plus encore, à cause des liens qu'il tissa en Afrique de l'Ouest. L'aura déjà immense de Malcolm X effraya autant le pouvoir blanc que la Nation of Islam, qui venait de l'exclure: sa popularité dépassait désormais celle du leader Elijah Muhammad.

The Jihad, Black And Beautiful... Soul And Madness

Cependant, à la différence de Malcolm X, LeRoi Jones demeurait un radical, pour ne pas dire un extrémiste. Il avait quitté femme et enfants pour s'installer à Harlem et défendre les idées du nationalisme noir. En 1966, il se remaria avec Sylvia Robinson, qui ensuite prit pour nom Amina Baraka. L'engagement de LeRoi Jones lui valut un procès pour port d'arme illégal en 1967 (il fut acquitté en appel). Cette année-là, il devint professeur à la San Francisco State University. C'est également en 1967 qu'il adopta le nom musulman bantou Imamu Ameer Baraka, à traduire littéralement par "Leader Spirituel Prince Béni". Le préfixe "Imamu" fut par la suite abandonné et "Ameer" devint "Amiri".

Il créa le label Jihad Productions, participant lui-même à la plupart des disques. Jihad Productions édita des albums de free jazz et de spoken words, l'antécédent historique du rap et du slam, en particulier les 33 tours de The Jihad Singers Black & Beautiful... Soul & Madness, un groupe de six vocalistes ; Sonny's Time Now de Sunny Murray en 1965 ; A Black Mass de Sun Ra en 1968.

En 1974, Amiri Baraka rejeta le nationalisme noir, qu'il jugeait désormais raciste, pour embrasser le courant politique du Third World Marxism et, pour clarifier les choses, publia Black World. A Greenwich Village, en 1979, la police dut intervenir pour s'interposer lors d'une dispute avec sa femme. Cette même année 1979, il commença à professer à l'Africana Studies Departement de l'Université SUNY à Albany, où il enseigna jusqu'à sa retraite en 1999. Amiri Baraka publia The Autobiography of LeRoi Jones en 1984, qui subit à l'occasion de nombreuses coupes, elle fut rééditée en 1995, non censurée cette fois. En 1991, il critiqua Spike Lee lorsque celui-ci commença à travailler sur le film Malcolm X, pensant qu'il allait bafouer la mémoire du leader noir. Ce film est cependant une très grande réussite, tant d'un point de vue artistique qu'historique, sans réelles longueurs malgré ses trois heures et quarante minutes.

Son passé de black muslim était encore très vivace en lui, c'est par de violents relents anti-sémites qu'Amiri Baraka s'exprima à propos des attentats du 11-Septembre, propos évidemment condamnables et qui lui valurent des condamnations de toutes parts.

En 2002, Amiri Baraka participa au titre "Something in the Way of Things (In Town)" sur l'album Phrenology du combo hip-hop de Philadelphie The Roots. Dans les années quatre-vingt-dix et deux mille, il a obtenu de nombreuses marques de reconnaissances honorifiques.

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