ICEBREAKER

Se frayer un chemin dans le sillage de ce brise-glace donne le privilège d'explorer les développements les plus passionnants d'une musique contemporaine éminemment vivante.

ICEBREAKER : Rogue's Gallery (New Tone / Felmay, 1997)

Les adeptes de Michael Gordon connaissent le terrible Icebreaker depuis 1996 et la publication du phénoménal Trance, œuvre majeure du compositeur américain. L'ensemble Icebreaker a été formé sept ans plus tôt, en 1989, par James Poke et John Godfrey, à l'occasion du New Dutch Music Festival de York. Il compte dans ses rangs treize musiciens, anglais pour la plupart, alignant une instrumentation très étoffée (flûtes, saxophones, clarinette, synthétiseurs, violoncelle électrique, violon, percussions, guitares, accordéon...).

Les plus curieux auront aussi découvert il y a une dizaine d'années leur album Rogue's Gallery (New Tone / Felmay, 1997), qui donnait une version de "Hoketus" de Louis Andriessen, œuvre fétiche du Bang On A Can puisqu'elle fut jouée lors de leur premier festival à New York en 1987. Le Bang On A Can All Stars et Icebreaker vénèrent cette pièce à l'unisson, Icebreaker ayant même nommé Louis Andriessen président d'honneur de l'ensemble. Ames sensibles s'abstenir, mélomanes réticents à l'égard des "minimalistes" fuyez, Louis Andriessen fait de la répétition la colonne vertébrale d'une pièce aux accents martiaux, industriels. Il déclenche une mécanique lancinante et violente que même les fans de metal indus auront un peu de mal à supporter (question d'instrumentation surtout). L'ensemble orchestral produit des hoquets successifs, comme on abat une chaîne d'acier sur une armoire métallique avec un acharnement froid et réfléchi.

La première écoute peut semer l'effroi. Les suivantes auront tôt fait de ficher "Hoketus" bien en profondeur dans votre cerveau, au point qu'une audition hebdomadaire devienne indispensable pendant quelque temps (une addiction que "Trance" aura également provoquée, dans un registre nettement plus chatoyant il est vrai). Rogue's Gallery contient également quatre autres pièces : "Vanada" de Michael Torke, encore un peu trop attaché au sérialisme ; l'excellent "Cheating, Lying, Stealing" de David Lang, l'un des co-directeurs de Bang On a Can ; "Shoulder to Shoulder" de Steve Martland, peut-être un peu trop mécanique dans son exécution ; "Euthanasia and Garden Implements" de John Godfrey, également très mécanique, mais dégageant nettement plus de dynamisme.

Trance (1996), Terminal Velocity (1994) et Carnial Pavement (1996) avaient été initialement édités par le label anglais Argo / Decca. Malheureusement, après une vie un peu chaotique, Argo s'est éclipsé en 1998 et ses références sont vite devenues indisponibles (Argo a été relancé par Decca en juin 2007, mais ne concerne a priori plus Icebreaker). Aussi, les rééditions, en 2005, de ces trois albums de l'ensemble Icebreaker par Cantaloupe Music, le label de Bang On A Can justement, ont mis un terme à cette injustice. Ces rééditions permettent à nouveau d'apprécier avec délectation la puissance sonore d'un ensemble pour lequel faire rimer musique contemporaine et énergie rock n'a rien d'une creuse promesse et s'affirme pleinement comme le fruit d'une passion sans faille. Très proche du Bang On A Can All Stars donc, l'ensemble Icebreaker en est en quelque sorte une tête de pont en Europe, un poste avancé pour déverser les musiques nouvelles sur le vieux monde. Et, pour prolonger l'allégorie guerrière, Icebreaker s'exerce sur des terrains d'entraînement parmi les plus ardus.

ICEBREAKER : Terminal Velocity (Cantaloupe Music, 2005).

L'album Terminal Velocity rassemble quelques pièces de choix, "Yo Shakespeare" de Michael Gordon tout d'abord œuvre très dynamique, préfigurant "Trance", faite de cordes slappées, de guitare basse vrombissante et de riffs tournoyants d'instruments à vent. "De Snelheid" de Louis Andriessen, réarrangé par James Poke, reprend quelques éléments déjà présents dans "Hoketus" auxquels sont combinées des percussions qui évoquent immanquablement Drumming de Steve Reich. "The Archangel Trip" de Gavin Bryars étire une musique de tendance plus néo-classique, dont la lenteur et l'expressivité conviendraient parfaitement à un mélodrame cinématographique. Sur Terminal Velocity encore, Icebreaker présente "Evol" de Damian Le Gassick, qui décline à sa façon une musique minimaliste répétitive mariant cuivres, sonorités synthétiques et cordes électrifiées. Sur Terminal Velocity toujours, Icebreaker ose s'attaquer à l'injouable avec "Slow Movement" de David Lang, un magma sonore de cordes étirées parfaitement orchestré.

ICEBREAKER : Carnial Pavement (Cantaloupe Music, 2005).

Leur album suivant Carnial Pavement s'ouvre sur "Study #2B", une très courte composition de Conlon Nancarrow, connu pour ses impressionnants déversements sonores façon piano mécanique, donnant ici aussi dans la mélodie déstructurée mais pour un ensemble instrumental plus étendu (les arrangements sont à nouveaux écrits par James Poke). Après cette petite mise en bouche Icebreaker livre une interprétation de "Gallows Hill", une superbe pièce de John Godfrey, un alliage de cordes plaintives, de stridulations de guitares électriques et de rythmes d'une lenteur ténébreuse. La pièce qui suit, "Blindspot" signée Yannis Kyriakides, est proche de l'univers de Michael Gordon (grappes de notes et progressions dans la répétition) mais a la particularité de présenter d'évidentes influences venant d'un jazz post-bop et de faire intervenir un accordéoniste. Carnial Pavement contient aussi "Chook", une œuvre en quatre mouvements composée par le saxophoniste alto de l'ensemble Icebreaker Richard Craig.

Le matériau présenté est une fois encore à situer dans un registre très éclectique, où l'héritage du sérialisme est débarrassé de son aridité par l'injection de quelques pulsations rythmiques et de passages néo-classiques. Non sans humour d'ailleurs, "Chook" démarre par des éructations de saxophones typiques d'une conversation de gallinacés et distille dans son troisième mouvement un tango de la mort ("Tango To The Death"), malmenant quelque peu la tradition argentine.

L'un des derniers faits d'armes de l'ensemble Icebreaker est de s'être attaquer au répertoire de Philip Glass pour en extraire Music with Changing Parts, l'une de ses œuvres les plus exigeantes techniquement, puisque datant de sa première période dévolue aux mathématiques additionnelles. La seule version disponible sur disque était jusque-là celle jouée à New York en 1971 par le Philip Glass Ensemble. Elle fut bien rééditée en cd par Nonesuch en 1995, mais sans occasionner de nouveaux concerts. L'ensemble Icebreaker a finalement obtenu le soutien de Philip Glass lui-même, et ses propres partitions manuscrites, pour une recréation au Tate Modern de Londres en juillet 2005. Ce concert exceptionnel a été, comme il se doit, enregistré et a donné matière à la publication du disque Music with Changing Parts en mars 2007, sur Orange Mountain Music, le label dédié aux travaux du compositeur américain.

Discographie :

  • Icebreaker "Mesh" sur Graham Fitkin Hook (Argo / Decca, 1992).
  • Icebreaker Terminal Velocity (Argo / Decca, 1994 - rééd. Cantaloupe Music, 2005).
  • Icebreaker Carnial Pavement (Argo / Decca, 1996 - rééd. Cantaloupe Music, 2005).
  • Michael Gordon / Icebreaker Trance (Argo / Decca, 1996 - réédition Cantaloupe, 2005).
  • Icebreaker Rogue's Gallery (New Tone / Felmay, 1997 - Distribué en France par Orkhêstra).
  • Icebreaker Extraction (Between The Lines / EFA, 2001).
  • Diderik Wagenaar / Icebreaker Composer's Voice (Donemus, 2002).
  • Philip Glass / Icebreaker Music with Changing Parts (Orange Mountain Music, 2007).

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