INGRAM MARSHALL

Il se dit plus "expressiviste" que minimaliste, Ingram Marshall est en effet l'auteur de chefs-d'œuvre de la musique contemporaine à mi-chemin entre minimalisme, ambient, et paysages sonores

Ingram Marshall

A la fin des années 60, Ingram Marshall a étudié et travaillé avec quelques pionniers de la musique électronique américaine : avec Vladimir Ussachevsky, au Columbia-Princeton Electronic Music Center, puis à New York et en Californie avec Morton Subotnick. Devenu lui-même enseignant au California Institute of Arts à partir de 1971, Ingram Marshall s'initie à la tradition des gamelans de Java et Bali sous la tutelle du maître de Jogjakarta KRT Wasitodipura. Pendant l'été 1971, il effectue un voyage d'étude en Indonésie, en compagnie de Charlemagne Palestine. De 1972 à 1975 Ingram Marshall développe des performances de "live-electronic music" employant la gambuh, une flûte balinaise et des synthétiseurs analogiques avec système de delays.

L'une des pièces emblématiques de cette période, pour synthétiseur Buchla 200 et flûte balinaise, s'intitule tout simplement Gambuh. Ingram Marshall maintient également un intérêt pour la "poésie sonore", composant des œuvres à partir de manipulation de voix parlée enregistrées sur bandes magnétiques. Un partenariat lui permet de passer plusieurs mois en Suède au cours de l'année 1976, région qui l'intéresse également. L'œuvre la plus significative de cette période, The Fragility Cycles est une pièce de "live electronic music", comportant notamment un "sample" d'un très court fragment d'un vieux 78 tours des années 20 de la 6ème symphonie de Sibelius, combiné avec flûte gambuh et sonorités vocales, une œuvre qui sera jouée en Europe et aux Etats-Unis. Sibelius and is radio corner utilise également ce 78 tours de la 6ème symphonie de Sibelius comme matière première pour des samples, échos, filtrages...

Photo extraite du livret de Fog Tropes

Ressentant sa musique comme issue d'influences très personnelles, Ingram Marshall rejette l'appellation de "minimaliste" et se considère plus comme un "expressiviste". En effet, si l'usage de samples et de techniques de composition dans ses œuvres s'apparentent ça et là aux minimalistes répétitifs (Steve Reich notamment), Ingram Marshall s'inscrit dans une démarche sensiblement différente en adoptant une approche "picturale" de la composition musicale. Il apporte une vision fantasmée, hypnotique et onirique du réel en élaborant des ambiances sonores (d'églises, de la baie de San Franscisco, de la prison d'Alcatraz...) où se mèlent sons naturelles, instrumentaux, vocaux, retravaillés, filtrés et mixés avec une précision extrême. Chaque œuvre d'Ingram Marshall est une immersion dans cet univers si particulier où les "bruits" de l'environnement deviennent de véritables personnages d'un paysage sonore subtilement élaboré.

Une écoute attentive, à volume relativement élevé, permet de percevoir les infimes détails de ses pièces où certains silences (trompeurs) dissimulent des sons fantômatiques et où les variations d'intensité trouvent toutes leur fonction dramatique. Par exemple, l'œuvre Fog Tropes (1982), pour sextuor à vent (trompettes, trombones, cors), cornes de brume et bande magnétiques, rappellent à certains auditeurs la baie de San Francisco. Ingram Marshall lui-même dit qu'il se sent perdu dans la brume en écoutant cette pièce.L'œuvre Hidden Voices (1989) est quant à elle élaborée à partir de samples de disques de musiques traditionnelles vocales d'Europe de l'est, accompagnés par la chanteuse soprano Cheryl Bensman Rowe. Les samples de chants (aussi bien funéraires que nuptiaux), de sons de cloches, et la voix de Cheryl Bensman Rowe se fondent en une étrange mélopée sonore d'où émergent d'étranges effets acoustiques.

Ingram Marshall Alcatraz

Alcatraz (1991) est l'un des plus beaux albums d'Ingram Marshall. L'approche de l'île-prison ("Introduction" et "Approach") est figurée par une pièce au piano d'obédience minimaliste. Dès l'entrée dans la prison elle-même ("Inside"), la résonance d'une énorme porte d'acier se fait entendre. Ce claquement lugubre revient dans le bien nommé "Cell doors". Filtré, trituré ce claquement va jusqu'à se confondre avec les notes de piano et littéralement hantées le reste de l'œuvre, alors que d'autres fantômes sonores rodent : toujours ses voix, ses cornes de brume résonnant dans la baie de San Francisco. Les sonorités de piano, également filtrées et triturées, se déforment progressivement, telles les horloges de Dali, abolissent progressivement la notion de temps.

Toute aussi fascinante est Dark Waters (2001), œuvre écrite en 1995 pour cor anglais et bande magnétique, avec la participation de Libby Van Cleve au hautbois. Faisant écho à "Fragility Cycles" de 1976, la partie pour bande a été créée à partir de samples de vieux 78 tours des années 20 de "The Swan of Tuonela" de Sibelius, une légende folklorique finlandaise.

En 2006 le label américain New Albion a publié Savage Altars d'Ingram Marshall. Ce nouvel opus inclut Savage Altars, une œuvre pour chœur, électronique et violons, composée en 1991, ainsi que Authentic Presence, une récente pièce pour piano interprétée par Sarah Cahill, Five Easy Pieces, cinq miniatures pour deux pianos, et pour clore l'album, Soe-pa, pour guitare classique amplifiée, delays et boucles sonores.

Discographie :

  • The Fragility Cycles (Ibu, 1979).
  • Fog Tropes / Gradual Requiem / Gambuh I (1984 - réédition CD : New Albion, 1990).
  • Alcatraz (New Albion, 1991).
  • Three Penitential Visions (1986) / Hidden Voices (1989) (Elektra/Nonesuch, 1993).
  • In my beginning is my end (piano quartet) (New albion, 1995).
  • Evensongs (New Albion, 1997).
  • Ikon and Other Early Works (New World Records, 2000).
  • Dark Waters (New Albion, 2001).
  • Kingdom Come / Hymnodic Delays / Fog Tropes II (Warner, 2001).
  • Savage Altars (New Albion, 2006).

Compilations :

  • "Fog Tropes" sur American Elegies (Elektra/Nonesuch, 1991).
  • "Gradual Siciliano (for Gus)" sur Cold Blue (Cold Blue, 1984).
  • Un titre sur Colombia-Princeton Electronic Music Center 1961-1973 (New world Records, 1998).

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