BERNARD PARMEGIANI (1927-2013)

De la fin des années 50 à aujourd'hui, Bernard Parmegiani a créé une soixantaine d'œuvres de concert et des dizaines de musiques pour le cinéma (courts, moyens et longs métrages), la vidéo, le documentaire, la danse, le théâtre, le mime, la télévision... Beaucoup ont marqué l'histoire de la musique électroacoustique, d'autres sont inscrites dans l'inconscient collectif des Français: le générique de Stade 2 !

La musique de Bernard Parmegiani est faite de mouvements, continuums, lignes droites, courbes, spirales, répétitions, distorsions... Bernard Parmegiani agit en véritable designer sonore, utopiste d'une musique qui se regarde avec les oreilles et s'écoute avec les yeux. Il met en relation des concepts qui s'opposent comme le naturel / l'artificiel, l'acoustique / l'électroacoustique, dedans / dehors, pleins / déliés... Les titres de ses œuvres annoncent souvent explicitement cette intention. L'imbrication de ces notions aboutit régulièrement à une mise en abîme vertigineuse, à l'image des perspectives piégées de Max Cornelius Escher. Répétitions, refrains impromptus et sonorités technoïdes avant l'heure rendent son œuvre relativement accessible. Bernard Parmegiani trouve ainsi des adeptes parmi les artisans domestiques de l'électronica.

Violostries (INA-GRM, 2003)

Ingénieur du son pour la télévision française, Bernard Parmegiani entre au GRM (Groupe de Recherches Musicales) en 1959, incité par Pierre Schaeffer à suivre le stage de musiques électroacoustiques. Dès 1960 Pierre Schaeffer lui demande de réaliser l'indicatif d'Inter Actualités (futur France Inter). Il lui confiera par la suite la responsabilité du secteur Musique-Image du GRM. Violostries (1963), sa première œuvre d'importance, est le fruit de la manipulation de sons exclusivement tirés d'un violon et accompagnés par le violoniste Devy Erlih. Les trois mouvements s'articulent autour de cette confrontation fascinante entre électroacoustique et instrumental. Bernard Parmegiani poursuit ses recherches en s'immisçant dans d'autres sphères musicales. Avec Jazzex il demande à des musiciens issus du Jazz (Jean-Louis Chautemps, Bernard Vitet, Gilbert Rovère et Charles Saudrais) de se confronter en direct avec ses bandes magnétiques préparées. Enregistré live pour la première fois au festival de Royan en 1966, Jazzex est l'une des rares rencontres entre Jazz et musique concrète, et l'une des plus réussies.

Parmegiani réitérera l'expérience en 1973 avec Michel Portal au bandonéon pour Et après et, dans un autre registre avec les membres du groupe Pop expérimental Third Ear Band pour Pop Secret en 1970. A cette époque également il expérimente les collages sonores avec Pop' Eclectic (1968) ou Du pop à l'âne (1969). Du pop à l'âne démarre par une voix annonçant "des sons de provenances extrêmement diverses". Effectivement on y croise la ligne de basse de A Saucerful of Secrets de Pink Floyd, des notes de piano éparses, des sons concrets, des percussions africaines, un thème de Jazz, un orgue d'église...

L'Œil écoute (INA-GRM, 2004)

En 1967 Bernard Parmegiani élabore Capture Ephémère, une pièce de 12 minutes qui fait date dans la production du GRM par la complexité et la variété des manipulations mises en œuvre. Les sons glissent et s'entremêlent comme des anamorphoses sonores. En 1970, avec L’Œil écoute (le titre est emprunté à Paul Claudel), il est l'un des premiers à composer avec les moyens électroniques du studio 54 du GRM. Les sons, relativement reconnaissables (notamment ceux du passage d'un train) invitent à un voyage imaginaire, mais aussi à redécouvrir son environnement sonore quotidien. Avec Pour en finir avec le pouvoir d’Orphée (1971/72), au détour de "sonars de sous-marins", les continuums et sons répétés, vrillés, débouchent sur des spirales hypnotiques que les créateurs de Techno Trance ne renieraient pas ! La même année il crée la pièce La Roue Ferris (1971), qui pousse à leur paroxysme ses recherches sur les continuums, répétitions et tournoiements.

De Natura Sonorum (INA-GRM, 2000)

En 1972 Bernard Parmegiani compose l'une de ses pièces les plus monumentales, L'Enfer, pour l'œuvre en trois parties La Divine Comédie, d'après Dante. La Divine Comédie comporte deux autres volets : Le Paradis, signé par François Bayle, et Le Purgatoire, co-signé par les deux compositeurs. Si les continuums tournoyants sont encore particulièrement présents dans L'Enfer, ils laissent une large place aux interventions de Michel Hermon, dont la voix est tantôt laissée intacte, tantôt filtrée et/ou transformée, zébrée de sons stridents d'une clarté ahurissante. En 1975, après deux années de travail Parmegiani présente l'imposant De Natura Sonorum, (1975), une pièce maîtresse dans son œuvre qui marque un tournant dans sa recherche sonore. Il le dit lui-même : "il y a eu un avant De Natura Sonorum et il y a un depuis De Natura Sonorum". Il aspire maintenant à plus de sobriété et à une écriture plus épurée en utilisant moins de sons simultanément. Parmegiani en réalisera une nouvelle version en 1990. Dedans-Dehors, en 1977, creuse le sillon tracé par De Natura Sonorum.

En 1980, Parmegiani refait l'expérience de la littérature musicale avec L'Echo du miroir, avec la voix de Michael Lonsdale, à partir de textes écrits par Parmegiani lui-même, inspiré par un dessin de M.C. Escher. L'Echo du miroir est une œuvre assez proche, par certains aspects, de L'Enfer. En 1984 il compose La Création du monde, une vaste fresque électroacoustique qui s'inspire non pas de la Bible, mais des grandes théories d'astrophysique. Que Parmegiani donne sa vision musicale des confins de l'univers apparaît comme une évidence, tant ses sons semblent "résonner dans un vide intersidéral" (un espace bien entendu imaginaire, puisqu'il ne peut y avoir de sons dans ce vide là...). La série des Exercismes (1985-1989) tente à nouveau d'en finir avec le pouvoir d'Orphée, d'exorciser le charme que les sons exerce sur nous. Exercismes 3 est primé au Concours International de Musique Electroacoustique de Bourges en 1991. Il poursuit ses recherches avec le triptyque Plain-Temps (Le Présent composé, 1991, Entre-temps, 1992 et Plain-temps, 1993).

La mémoire des sons (INA-GRM, 2002)

En 2002 ont été publiées sur CD deux de ses œuvres les plus récentes : Sonare (1996) et La mémoire des sons (2001). Avec La mémoire des sons il réutilise de "vieux" sons, ceux qui trottent dans sa tête depuis des années, pour conter une nouvelle histoire. Le compositeur a fêté ses 75 ans, en octobre 2002, avec deux concerts à la Maison de Radio France, comportant notamment la création de Espèces d’espace, publié sur disque à l'occasion de la réédition de L'Œil écoute en 2004. A partir de matériaux très hétérogènes (vastes, intimes, publics, privés, sons repérables ou énigmatiques...) Parmegiani sollicite l'imagination de l'auditeur et l'invite à découvrir des climats et des espaces sonores particulièrement variés. On y retrouve quelques fragments de la "sonothèque" du compositeur (passages de trains et l'indicatif de Roissy notamment). Les sons continus et tournoyants sont toujours de la partie. Parmegiani n'en a toujours pas fini avec le pourvoir d'Orphée, et c'est tant mieux !

Voilà pour la partie de l'œuvre dite "de concert", la partie émergée de l'iceberg en quelque sorte. Parmegiani a parallèlement mené une intense activité de "mise en sons" de projets touchant au cinéma (courts, moyens et longs métrages), à la télévision, à la vidéo expérimentale, au film d'animation, à la danse, ou encore au mime (qu'il pratiqua lui-même), au théâtre, à l'opéra et à la publicité... Plus d'une une centaine d'œuvres ont ainsi été créées et reste à redécouvrir. Cette partie de l'œuvre de Parmegiani bénéficie en effet rarement de rééditions ou les supports auxquels elles sont liées n'étant tout simplement pas diffusés.

Dès le début des années 60 le travail de Parmegiani est étroitement lié à l'image. Il compose les musiques de documentaires, courts, moyens et longs métrages, films d'animation... La musique de Parmegiani accompagne, entre autres, les anamorphoses visuelles de quelques films d'animation : Patamorphose d'André Martin et Michel Boschet (1960), Rhinomorphoses de Monique Lepeuve (1961), Sables de Julien Clergues (vers 1970/71). Pour Electrorythmes de Peter Foldès (1967), un film expérimental explorant le trucage de l'image électronique à partir d'une chorégraphie de Marpessa Dawn, Parmegiani compose une musique à partir des sonorités d'un vibraphone et d'un trio de Jazz. A la même époque, toujours à l'ORTF, il conçoit la musique du film d'animation l'Araignéléphant de Piotr Kamler, un conte philosophique narré par Jacques Rouxel qui préfigure les fameux Shadoks (à voir sur DailyMotion). En 1971 il compose la musique pour Narcissus Écho de Peter Foldès, un petit film de 6 minutes entièrement animé image par image sur ordinateur. La même année, il "sonorise" Le Labyrinthe de Piotr Kamler (à voir sur UbuWeb). Un homme de blanc vêtu marche dans un dédale au décor "art moderne", lugubre, rouge et noir, où se balade aussi des ombres de poissons et chauves-souris difformes. Pas de dialogues, la bande-son est uniquement composée de la musique de Parmegiani, utilisant beaucoup de sons d'orgues et de voix, très sombres également, renforçant l'atmosphère angoissante du film..

Les Soleils de l'Île de Pâques de Pierre Kast (1972)

Bernard Parmegiani a également composé les musiques de plusieurs longs métrages, notamment La Poupée de Jacques Baratier et Joseph Kosma(1962), Le Socrate de Robert Lapoujade (1968), Je tu Elle,s de Peter Foldès (1969), Les Soleils de l'Île de Pâques de Pierre Kast (1972) (disponible en DVD), La Guerre des insectes de Peter Kassovitz (1980), Rock de Michel Treguer (1982), Opération Ypsilon, un téléfilm d'espionnage de Peter Kassovitz (1986). Il a également composé la musique de Inferno, un film inachevé d'Henry Georges Clouzot (1962).

Parmegiani a élaboré la musique d'une demi-douzaine de films publicitaires (Renault, Pelforth, Ajax, Le Seuil, La Sécurité Routière...) et autant de génériques d'émissions et d'indicatifs de radios dont ceux d'Inter Actualités (diffusé de 1960 à 1965) et de France Culture diffusé de 1975 à 1985. Il est aussi le créateur, en 1969, de l'indicatif de l'Aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle (1971-2005).

Au début des années 70, une bourse du Ministère de la Culture lui permet d'effectuer un voyage d'études aux États-Unis consacré à l'Art Vidéo. À son retour, il réalise une seconde version de L’Œil écoute (1973) en utilisant pour la première fois un synthétiseur analogique conçu par Francis Coupigny et Henri Chiarucci. Les images sont conçues à partir des photographies d'yeux de Borowshik. La même année il est invité dans les studios de la WDR à Cologne. Il y réalise la vidéo L’Écran transparent (1973). Selon Portraits Polychrome Parmegiani, le compositeur prolonge "ses travaux entrepris sur la répétition et les variations périodiques sur des continuums. A l'image, un acteur-mime présente en anglais, un texte de McLuhan qui traite de perception audiovisuelle". Quelques années plus tard il réalise Jeux d’artifices (1979), conçu pour acousmonium et écrans TV spatialisés.

Pour être un peu plus complet, notons aussi que Parmegiani a composé une douzaine d'œuvres pour la scène et autant pour des chorégraphies. Il est particulièrement fidèle à la Compagnie Christine Bastin, pour laquelle il a composé 3 pièces d'environ une heure chacune : Bless (1989), Abel-Abeth (1990), Siloë (1994), et quelques courtes pièces.

Archives GRM (coffret 5CD) (INA-GRM, 2004)

La lecture de la rubrique "catalogue" de Portraits Polychromes Parmegiani, qui répertorie de façon presque exhaustive les différents travaux de Bernard Parmegiani laisse pantois. Un constat s'impose, une quantité d'œuvres signées Bernard Parmegiani dorment dans les archives de l'INA... Certaines ont été exhumées à l'occasion de la publication du coffret de 5 CD Archives GRM célébrant les 30 ans de l'INA. On y retrouve une œuvre qui a marquée l'inconscient collectif des Français, le générique de Stade 2 diffusé de 1976 à 1986. On (re)découvre également dans ce coffret l'étonnante "chanson concrète" L'alcool tue, enregistrée en 1962 avec la voix de Caroline Clerc sur un texte de Boris Vian. Un travail d'envergure reste à entreprendre pour mettre à la portée de tous l'ensemble de l'œuvre de Parmegiani, notamment les pièces créées pour les supports audiovisuelles. A noter que plusieurs extraits de pièces rares sont présentes sur la compilation Questions de temps (CMG#10) réalisée par Denis Levaillant.

A l'occasion de ses 50 ans l'INA-Grm a publié en 2008 le coffret 12 CD Bernard Parmegiani regroupant l'intégralité des œuvres précédemment éditées par le GRM.

Bernard Parmegiani (1927-2013). Bernard Parmegiani est décédé le 21 novembre 2013 à 86 ans. Son âge était grand, son oeuvre est immense. Pour lui rendre hommage, l'INA-Grm a mis en ligne un site Internet proposant des extraits musicaux, le texte d'un entretien extrait de Portraits Polychromes et la vidéo de Ecran transparent.

Lien :

Discographie sélective :

Bernard Parmegiani (coffret 12CD, INA-GRM, 2008). Disponible en téléchargements mp3s sur Amazon.fr

Pop'eclectic (Plate Lunch, 1999) et Jazzex (Fractal, 2004) : Pop'eclectic (1968), Du Pop à l'âne (1969), Jazzex (1966), Et après (1973).

Cultures Electroniques 6 - Les Magistères du 19ème concours international de musique électroacoustique de Bourges 1991 (Le Chant du Monde , 1991) : Exercisme 3 (1986).

La Divine comédie [ François Bayle et Bernard Parmegiani ] (Magison, 1995) : L'Enfer (1972).

Prix Ars Electronica 93 (Ars Electronica, 1993) : Entre-Temps (1992).

La Création du monde (INA-GRM, 1996) : La Création du monde (1984).

De Natura Sonorum (INA-GRM, 2000) : De Natura Sonorum (version intégrale de 1990).

La mémoire des sons (INA-GRM, 2002) : Capture éphémère (1967), Sons-jeu (1998), La mémoire des sons (2001).

Bernard Parmegiani - Questions de temps (Cabinet de musique généraliste 10 - Cézame / Harmonia Mundi, 2002). Compilation de 31 titres dont, notamment, de courts extraits de musiques pour la scène, Vengeance (1992), Bless (1989), La Table des Matieres (1979), Abel-Abeth (1991), Siloë (1994), une série d'indicatifs dont plusieurs inédits et 2 remix par DJ Nem et DJ Rom.

Violostries (INA-GRM, 2003) : Violostries (1963), Pour en finir avec le pouvoir d’Orphée (1970/71), Dedans-dehors (1977), Rouge-Mort (1987), Exercisme 3 (1986), Le Présent composé (1991).

L'Œil écoute (INA-GRM, 2004) : L'Œil écoute (1970), La Roue Ferris (1971), Espèces d'espace (2002).

Archives GRM (coffret 5CD, INA-GRM, 2004) consacré aux compositeurs du GRM contenant les pièces de Parmegiani : Exercisme 3 (extrait) (1986), Indicatif Roissy (1971), Indicatif France-Culture (1972), Indicatif Stade 2 (1975), L'Alcool tue (1962), La Roue Ferris (1971).

Bernard Parmegiani "Immer-Sound" / Philip Samartzis "Transparency" (Synaesthesia, 2006).

Chant Magnétiques (1974 - réédition Fractal records, 2007). Distrib. Metamkine. Une chronique sur Sonhors.

© Eric Deshayes - neospheres.free.fr