Nouvelle Musique, Musique minimaliste

STEVE REICH

Steve Reich (photo: John Halpern)

Au début des seventies Steve Reich transpose ses recherches sur le déphasage de bandes magnétiques enregistrées à des compositions pour instruments acoustiques en s'appuyant sur les traditions ghanéennes, balinaises et hébraïques. Trente ans plus tard, cette nouvelle musique contemporaine, tonale et hypnotique, fascine encore Sonic Youth, Bang on a Can, DJ Spooky Coldcut et bien d'autres.

L'essentiel : Phases : A Nonesuch Retrospective (Nonesuch, 2006) : un coffret 5 CD incluant 14 œuvres (Music for 18 Musicians, Different Trains, Tehillim, Eight Lines, You Are (Variations), Electric Counterpoint, Come Out, The Desert Music, et Drumming). Acheter Steve Reich : Phases sur Amazon.

Par l'importance que prennent les instruments percussifs dans ses créations, Steve Reich (né en 1936) est sans doute le compositeur du courant dit "minimaliste répétitif" qui réintroduit avec le plus de ferveur la tonalité dans la musique contemporaine. Cet intérêt se manifesta très tôt. Il commença à prendre des cours de batterie à 14 ans, après avoir assisté à un concert de Miles Davis accompagné par le batteur Kenny Clarke. A l'université Steve Reich s'oriente d'abord vers la philosophie, soutenant une thèse sur Ludwig Wittgenstein en 1957. A noter au passage que les travaux sur les jeux de langage de Wittgenstein captèrent l'attention de nombreux artistes conceptuels, celle de Bruce Nauman notamment.

Early Works

Après sa thèse de philosophie, Steve Reich prend des cours de composition avec le jazzman Hall Overton puis il se lance dans un nouveau cursus universitaire, musical celui-là : études à la Juilliard School de New York de de 1958 à 1961 (où il rencontre Philip Glass) ; études au Mills College de San Francisco (où enseigne Morton Subotnick) à partir de 1961. S'il étudie le dodécaphonisme, ultra-dominant à l'époque, Steve Reich écoute chez lui John Coltrane qui est alors entré dans sa phase modale. Il tente de concilier les deux dans un travail de fin d'étude qu'il qualifie de "jazz dodécaphonique"... et de "très mauvais". Il forme à cet effet son propre ensemble, Steve Reich and Musicians, auquel participe le saxophoniste Jon Gibson.

Steve Reich Early Works

En 1964, Steve Reich participe à la première de In C de Terry Riley, l'œuvre fondatrice du minimalisme répétitif en musique. Il commence à fréquenter le San Francisco Tape Music Center et crée ses premières pièces pour bandes magnétiques : It's Gonna Rain en 1965 ; Come Out en 1966, à partir du discours d'un prédicateur noir américain ; Reed Phase, créé pour le saxophoniste Jon Gibson. Dans ses travaux, Steve Reich développe la technique du déphasage, diffusant plusieurs bandes magnétiques identiques simultanément, puis les décalant, provoquant ainsi des phénomènes d'écho et de surimpression, jusqu'à obtenir un résultat très différent de l'enregistrement original. Ainsi, les syllabes d'une phrase sont progressivement réagencées et trouvent des sonorités, voire une signification, très différentes. Cette technique devient l'une des caractéristiques de ses compositions.

Vers 1966, Steve Reich quitte San Francisco pour se réinstaller à New York. Il commence à trouver sa voie, mais n'espère pas être appelé par le Carnegie Hall ou par une quelconque institution. Il fait la connaissance d'artistes plasticiens de sa génération, tels que Sol LeWitt et Robert Smithson, qui l'invitent à se produire à la Park Place Gallery de Paula Cooper. Il y présente ses pièces pour bandes, une première fois en 1966 et en 1967. Le public est alors principalement constitué de "plasticiens", les seuls compositeurs présents, Phil Corner et James Tenney, étant ceux qui participent à l'interprétation des pièces de Steve Reich. Sol LeWitt lui achète plusieurs partitions, dont celle de Four organs. Il utilise l'argent pour acheter des glockenspiels pour Drumming. Bruce Nauman l'aide à obtenir un engagement au Whitney Museum. Richard Serra l'aide également pour ce concert et pour un autre au musée Guggenheim. Le réalisateur Michael Snow fait également partie de cette communauté d'artistes.

Au milieu des années 60 les travaux d'artistes conceptuels tels que Sol Lewitt, Richard Serra et Bruce Nauman sont plus ou moins regroupés sous l'étiquette de minimal art. Ce courant se caractérise surtout par l'utilisation de formes géométriques simples et modulaires. Steve Reich incarne en quelques sortes le pendant musical du minimal art par l'agencement méthodique de ses motifs mélodiques.

De cette période date également Pendulum Music. Des micros faisant des mouvements de balanciers au-dessus d'un ampli, créent des larsens périodiques. A mi-chemin entre sculpture sonore et performance musicale, Pendulum Music fut créé pour la première fois en 1968 par Steve Reich en compagnie du peintre William Wylie, puis en 1969 au Whitney Museum en compagnie d'artistes contemprains tels que Bruce Nauman, Michael Snow, Richard Serra et James Tenney. Cette pièce a été "reconstituée" en 1996 par le Bang on a Can pour le soixantième anniversaire de Steve Reich et en 1999 par Sonic Youth et Jim O'Rourke pour l'album Goodbye 20th Century.

En 1967 David Behrman, qui travaille alors pour Columbia, dirige la publication de New Sounds in Electronic Music, un disque qui regroupe Come Out de Steve Reich, Night Music de Richard Maxfield et I of IV de Pauline Oliveros. David Behrman supervise également Live/Electric Music en 1969, qui contient deux autres œuvres de Steve Reich : Violin Phase et It's Gonna Rain. On peut retrouver ces premières traces discographiques de Steve Reich, les plus expérimentales, sur la compilation Early Works.

Cette période séminale dans l'œuvre de Steve Reich est aussi marquée par sa rencontre avec Moondog. Philip Glass l'héberge en effet pendant 3 mois au cours de l'année 1969. Philip Glass et Steve Reich, très proche à cette époque, ont ainsi l'occasion de travailler avec l'un de leurs "modèles". Ils qualifieront même Moondog de "fondateur du minimalisme". Moondog refusera ce titre, non pas par modestie, mais parce qu'il se considérait comme un héritier direct de la musique contrapuntique des grands classiques (Bach notamment).

Du Ghana à Jérusalem en passant par Bali

Après ses premiers travaux électroacoustiques, Steve Reich s'oriente ensuite vers une musique plus acoustique. Il va chercher de nouvelles influences dans les musiques traditionnelles. Après avoir étudié les percussions au Ghana il se lance dans la composition de ce qui deviendra sa première œuvre majeure : Drumming (1971), comme son nom l'indique entièrement dévolue aux percussions et demandant aux interprètes une concentration maximale. Il étudie ensuite les gamelans balinais qu'il avait découvert à travers le livre du canadien Colin Mc Phee Music in Bali (1966). De ses études naissent Six Pianos (1973) et Music for Eighteen Musicians (1976) pour ensemble et voix. Continuant sa quête, Steve Reich étudie la cantilation hébraïque, à New York puis à Jérusalem. Il compose Tehillim (1981), pour trois voix de femmes et ensemble instrumental, et le tout aussi fascinant Desert Music (1984), où orchestre et chœur se confondent en des vagues d'accords littéralement étourdissantes, ponctuées de "breaks" salvateurs.

Different Trains (1988) / Electric Counterpoint (1987)

Technologie et urbanité

A la fin des années 80 Steve Reich emploie à nouveau les bandes magnétiques pour Electric Counterpoint (1987) interprété par le guitariste Pat Metheny et surtout pour Different Trains (1988), interprétés par le Kronos Quartet. Avec Different Trains Steve Reich signe l'une de ses plus belles réussites. Sa musique évoque, à travers le thème des transports ferrovières, à la fois le mouvement perpétuel et le totalitarisme. Dans Differents Trains Steve Reich se souvient de ses multiples voyages en train. Au début des années 40, ses parents ayant divorcés, il faisait de fréquents aller-retours entre Los Angeles, où vivait sa mère, et New York, où habitait son père. Different Trains évoque également "les autres trains", ceux qui, au même moment, transportaient les Juifs vers les camps de la mort.

Steve Reich s'engage ensuite dans un vaste projet multimédia. The Cave, composée de 1989 à 1993, est une longue pièce pour ensemble instrumental destinée à être jouée accompagnée par la projection d'une vidéo réalisée par Beryl Korot, la femme de Steve Reich depuis 1976.

En 1995, Steve Reich revient au plus haut avec City Life, pour ensemble instrumental et sampler, une œuvre particulièrement dense qui fait la synthèse de ses recherches musicales et de ses premières expérimentations. Les sonorités du quotidien (klaxons, claquements de portières, des voix interpellants les passants...) font partie intégrante de ce City Life, cette vie urbaine trépidante et répétitive jusqu'à l'absurde.

En 1998, la crème des musiques électroniques des années 90 rend hommage à l'un de ses grands maîtres en participant à l'album Reich Remixed (Nonesuch, 1999). Coldcut, Howie B, Andrea Parker, Tranquility Bass, Mantronik, Nobukazu Takemura, D*Note, Dj Spooky et Ken Ishii, chacun a recréé un nouveau morceau à partir d'une ou plusieurs pièces de Steve Reich. Le résultat est dans l'ensemble très réussi, chacun restant très fidèle à l'esprit des originaux tout en y apposant sa propre personnalité. Cet album semble même se bonifier avec le temps.

Composé de 1998 à 2002 le triptyque Three Tales : Hindenburg - Bikini - Dolly est conçu comme l'évocation d'un XXème siècle dominé par la technologie (Lire la chronique du cd-dvd Three Tales).

Récentes sorties discographiques :

Un nouvel opus discographique de Steve Reich, You Are (Variations) / Cello Counterpoint, est sorti en 2005, sur Nonesuch. Avec You Are (Variations), créé à Los Angeles en octobre 2004, Steve Reich revient à l'utilisation d'ensembles vocaux dans la lignée de Tehillim (1981) et de The Desert Music (1984). Il s'agit aussi d'un "retour de pensées" pour Steve Reich. Pour You Are (Variations), il utilise des textes de Ludwig Wittgenstein, auquel il avait consacré sa thèse de philosophie. La pièce Cello Counterpoint est régulièrement interprétée par Maya Beiser depuis sa création en 2003. Dans une interview publiée sur le site de l'Ensemble Modern Steve Reich dit de Cello Counterpoint qu'elle est "the most difficult of the counterpoint pieces and harmonically the most dissonant".

From the Kitchen Archives No. 2 : Steve Reich and Musicians, Live 1977

Le label Orange Mountain a publié From the Kitchen Archives No. 2 : Steve Reich and Musicians, Live 1977 au fameux club New-Yokais The Kitchen. Etait au programme Six Pianos (1973), Pendulum Music (1968), Violin Phase (1967), Music for Pieces of Wood (1973) et Drumming - Part Four (1971). Ce live de 1977 est disponible en France via Amazon.fr .

En 2006, en composant Daniel Variations Steve Reich rendait hommage à Daniel Pearl, le journaliste juif américain enlevé et assassiné par des fondamentalistes musulmans à Karachi en 2002. Steve Reich prenait pour bases des articles du journaliste combinés avec le texte biblique Le Livre de Daniel. Le Los Angeles Master Chorale a enregistré une interprétation de Daniel Variations publiée par Nonesuch en 2008. Le disque contient également le premier enregistrement de Variations for Vibes, Pianos and Strings (2005) interprété par le London Sinfonietta. Des extraits de Daniel Variations sont en écoute sur Amazon.fr

Arte a diffusé le 28 septembre 2009 Steve Reich, Phase to Face, un documentaire d'Eric Darmon et Frank Mallet consacré à Steve Reich d'une durée de 52 minutes. +d'infos sur Arte.com

Bibliographie et liens :

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