Henri D. Thoreau

WALDEN (Le mot et le reste, 2013)
Préface de Jim Harrison. Traduction de Brice Matthieussent

Henri D. Thoreau, Walden (éditions le mot et le reste, 2013)

Pour ceux qui ne connaîtraient pas Henri D. Thoreau, un pitch de quelques lignes s'impose. Henry David Thoreau (1817-1862) a directement inspiré le Mahatma Gandhi avec son livre La Désobéissance civile de 1849. Walden est l'oeuvre majeure de Thoreau, celle qui a inspiré, entre autres, des auteurs de la beat generation et Jim Harrison. Le film de Sean Penn Into The Wild de 2007 est tiré de l'histoire vraie de Christopher McCandless, qui prit congé de la société moderne en s'inspirant de Henry Thoreau, de Jack London et Tolstoï. Walden apparaît aujourd'hui comme un volume de bon sens en terme de réflexions écologistes.

Henri D. Thoreau se mit au vert grâce à son ami Ralph Waldo Emerson (grande figure du transcendantalisme américain), qui lui permit d'occuper un terrain lui appartenant, dans les bois près du lac de Walden, à quelques kilomètres de Concord dans le Massachusetts. En 1845, Henri D. Thoreau y construisit, de ses propres mains, une maison de bois, une véritable maison, peut-être petite, mais solide le protégant des intempéries et dotée d'une cheminée. Il y vécut pendant deux ans et deux mois, non pas en ermite, mais selon les principes de l'autosuffisance, cultivant des terres à proximité de la maison, se rendant régulièrement au village voisin pour y échanger surtout des nouvelles, parfois du sel et des vêtements.

De cette expérience est né Walden, un témoignage simple et lumineusement écrit, glissant naturellement de tableaux comptables à des réflexions poétiques sur l'absurdité de vies englouties aux deux tiers à travailler pour gagner un salaire, afin de payer le crédit de sa ferme ou de sa maison, alors qu'auparavant, sur ce continent, les Indiens n'avaient besoin que de tentes pour domicile. Aux antipodes de l'esprit fashion, Henry D. Thoreau optait pour un life style où l'on persiste à porter ses vieux fringues élimés, quitte à les raccommoder, car on se sent bien dedans, ils ont pris les formes de notre corps comme une seconde peau. Il faut reprendre les choses à leur racine: "économe", "oikonomos" en grec, soit pour "économie", l'art de gérer sagement une maison. La base même d'une bonne gestion est de subvenir à ses propres besoins et d'entretenir ses biens en sachant soi-même les réparer.

On pourrait voir en Henri Thoreau un possible modèle pour Pierre Rabhi, le grand précurseur de l'agriculture biologique et auteur de La sobriété heureuse. Ils s'opposent cependant sur une technique agronomique essentielle : Henri Thoreau prônait le sarclage régulier de la terre et pensait que tout apport de fumier était inutile. Tout l'inverse de Pierre Rabhi, qui prône l'enrichissement de la terre à l'aide de compost : un mélange de paille, de végétaux en décomposition et d'excréments d'animaux, soit un concentré vital, de vers et de bactéries (qui a redonné vie à des arpents entiers, aussi bien en Ardèche qu'au Burkina Faso). Henri Thoreau était lui un écrivain qui s'essayait à l'agriculture et pensait que la terre remuée possédait une sorte de magnétisme.

Ce genre de croyances donne aussi son charme à son récit. Le mode de vie Henri Thoreau forme alors un tout magnifique. Il lit beaucoup, sarcle ses haricots, se baigne dans le lac de Walden comme d'autres se baigneraient dans le Gange. Il cultive, observe et écoute son environnement, à l'orée de la civilisation moderne. Les trains passent et s'entendent, là-bas, de l'autre côté du lac, apportant leur masse de marchandises et d'hommes. Dans son petit bois, Thoreau transcrit par des mots, ici dans une nouvelle traduction française qui palpite et respire, cette vie simple accordée aux rythmes de la nature. Il écrit à propos des oiseaux qui habitent le bois avec lui, des cris d'animaux, de la pluie battante, des cloches et de tirs de canons au loin les jours de cérémonie. Ceci n'est qu'un aspect de Walden, mais soulignons-le, Henry Thoreau retranscrit avec une précision rare les expériences auditives en pleine nature. Une relation au monde par l'ouïe bien supérieure à ce que l'on peut dire de la configuration d'un studio, de l'ambient music ou encore des field recordings.

Ce n'est pas l'essentiel, tout paraît essentiel dans Walden, mais dans ce rapport à l'environnement, le sonore a rarement eu aussi clairement sa place. Ainsi, Thoreau a inspiré de grands compositeurs. Charles Ives (1864-1954) écrivit la Concord Sonata pour piano. John Cage (1912-1992) plaçait les livres de Thoreau parmi ses favoris. Il passa même des années à composer à partir du Journal de Thoreau, quatorze volumes dans l'édition de 1906, y prélevant des lettres et des syllabes au hasard. Bonne nouvelle, ce Journal de Henri D. Thoreau va être l'objet d'une anthologie de 1000 pages, un corpus majoritairement inédit en français, aux éditions le mot et le reste en 2014. En attendant, on peut lire et relire les livres de Thoreau pour y puiser chaque jour un peu de philosophie de vie.

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